Les instances de légitimation de la littérature : réflexion à partir du cas de Lubumbashi

0 116 06 Juillet 26 Introduction

Cette chronique, reprenant la réflexion de Jacques Dubois développée dans « L’Institution de la littérature » (1978), tente de discuter une question qui revient sans cesse dans les débats littéraires à Lubumbashi : celle des instances de légitimation. La réflexion est ici adaptée au contexte lushois et congolais actuel.

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La légitimation est le processus par lequel une personne, une œuvre, une institution ou une pratique est reconnue comme crédible, valable et digne de reconnaissance par une communauté ou par des instances d'autorité.

 

Cette chronique, reprenant la réflexion de Jacques Dubois développée dans « L’Institution de la littérature » (1978), tente de discuter une question qui revient sans cesse dans les débats littéraires à Lubumbashi : celle des instances de légitimation. La réflexion est ici adaptée au contexte lushois et congolais actuel.

Le produit littéraire se constitue dans l’interaction de plusieurs instances — qui sont aussi des lieux de pouvoir ou de lutte pour le pouvoir — remplissant des fonctions spécifiques dans l’élaboration, la définition ou la légitimation d’une œuvre. Ces instances interviennent dans la procédure d’élaboration par l’imposition de modèles plus ou moins standardisés et façonnés selon des exigences de succès immédiat (best-seller, tendances éditoriales, etc.), dans la procédure de diffusion par diverses techniques de lancement et de promotion (publicité, vedettisation de l’auteur, prix littéraires, etc.) et dans la procédure de consécration. Ensemble, elles forment une chaîne qui permet l’entrée d’un écrit — ou d’un écrivain — dans l’histoire littéraire.

Le regroupement de ces instances n’est pas uniforme. On peut néanmoins distinguer quatre grands blocs.

1.      Éditeurs et libraires

Les premières entités qui légitiment une œuvre ou un auteur sont les éditeurs et les libraires. Les premiers jouent à la fois le rôle d’instances de production et de légitimation. En publiant un manuscrit, l’éditeur reconnaît implicitement sa valeur et fait de son auteur un candidat à la consécration. La publication constitue ainsi une première validation symbolique.

Le libraire, quant à lui, intervient dans la mise en circulation de l’œuvre. En sélectionnant les ouvrages qu’il expose et commercialise, il participe à leur visibilité et à leur reconnaissance.

À Lubumbashi, des structures éditoriales existent bel et bien. Cependant, leur capacité à légitimer durablement les auteurs demeure limitée. Combien d’écrivains disparaissent du paysage littéraire aussitôt leur livre publié ? Quant aux libraires, ils ne peuvent promouvoir efficacement que les ouvrages qui entrent réellement dans leurs circuits de distribution, lesquels restent encore fragiles.

2.      Écoles, revues, salons et festivals

Les écoles, les revues littéraires et les manifestations culturelles constituent un second bloc de légitimation.

L’école joue un rôle fondamental dans la consécration des auteurs. En intégrant certaines œuvres dans les programmes d’enseignement ou dans les manuels scolaires, elle leur garantit une forme de pérennité. Puisque l’État participe à la définition des contenus éducatifs, il devient lui-même un acteur important de la légitimation littéraire. En République démocratique du Congo, les recueils « Florilège » de Babudaa Malibato ont contribué à faire connaître et à consacrer plusieurs écrivains congolais auprès des élèves.

Les revues littéraires offrent, quant à elles, un espace de publication, de discussion et de visibilité. Les salons, festivals et rencontres littéraires permettent aux auteurs de rencontrer leur public, d’échanger avec leurs pairs et de renforcer leur notoriété.

Cependant, plusieurs questions se posent. Combien d’écoles disposent aujourd’hui d’une bibliothèque fonctionnelle ? Parmi celles qui en possèdent une, combien proposent des œuvres congolaises contemporaines ? Combien de revues littéraires existent réellement à Lubumbashi ? Combien de festivals littéraires sont organisés de manière régulière ? La ville dispose certes d’initiatives encourageantes, mais celles-ci demeurent peu nombreuses et peinent parfois à s’inscrire dans la durée.

3.      De la critique aux académies

Ce troisième bloc regroupe les instances chargées d’évaluer, de commenter, de théoriser et de consacrer les œuvres littéraires. Il comprend notamment la critique littéraire, les revues spécialisées, les universités, la presse culturelle, les académies et les jurys de prix.

La critique joue un rôle essentiel dans la reconnaissance d’un auteur. Comme le souligne Jacques Dubois, elle contribue à attribuer une valeur aux œuvres, à les situer dans une tradition et à orienter leur réception. Les universités assurent quant à elles la conservation et la transmission des textes à travers les mémoires, les thèses, les colloques et les publications scientifiques.

L’enseignement des lettres constitue également une importante instance de légitimation. Lorsqu’une œuvre entre dans les programmes scolaires ou universitaires, elle acquiert une reconnaissance durable et touche de nouvelles générations de lecteurs.

Enfin, les académies, les jurys de prix et les distinctions littéraires représentent des formes de consécration institutionnelle. À l’échelle internationale, des récompenses comme le prix Goncourt ou le prix Nobel contribuent à inscrire durablement un auteur dans l’histoire littéraire. À l’échelle nationale ou locale, les prix littéraires remplissent une fonction similaire en attirant l’attention du public, des médias et des professionnels du livre sur certaines œuvres. On peut citer Le Prix Zamenga de la nouvelle, un prix qui s’inscrit dans la durée.

À Lubumbashi, cette question demeure néanmoins problématique. La critique littéraire spécialisée reste peu développée, les espaces médiatiques consacrés au livre sont rares et les prix littéraires peu nombreux. Les universités produisent certes des travaux sur la littérature congolaise, mais ceux-ci peinent souvent à dépasser le cadre académique. Plusieurs auteurs demeurent ainsi insuffisamment reconnus malgré la qualité de leurs œuvres.

4.      Le public et le marché

Lorsqu’on pousse la réflexion plus loin, et en ne se basant pas uniquement sur Jacques Dubois, on remarque qu’il n’existe pas seulement une légitimité artistique, accordée par les « pairs », les critiques ou les institutions, mais aussi une légitimité industrielle, fondée sur le succès commercial et la rentabilisation de l’investissement consenti, comme l’ont montré plusieurs chercheurs en économie de la culture, à l’instar de Bourgeon et Renauld.

Le public joue donc lui aussi un rôle décisif. Les ventes, les tirages, la popularité sur les réseaux sociaux, les rééditions ou encore les adaptations contribuent à légitimer certaines œuvres. Une œuvre peut être ignorée par les institutions tout en rencontrant un immense succès auprès des lecteurs. Inversement, certaines œuvres hautement reconnues par la critique restent peu lues.

Cette tension entre légitimité artistique et légitimité commerciale constitue aujourd’hui l’un des principaux enjeux du champ littéraire contemporain.

Que faut-il conclure ?

Jacques Dubois montre que la littérature n’existe pas toute seule. Elle est produite, reconnue et valorisée par tout un système social. Une œuvre ne devient véritablement « littéraire » que lorsqu’elle est prise en charge par un ensemble d’institutions qui assurent sa production, sa diffusion et sa consécration.

Écrire un texte ne signifie donc pas encore faire de la littérature. Pour entrer dans l’histoire littéraire, il faut que ce texte soit produit, diffusé, reconnu et légitimé.

À Lubumbashi comme ailleurs, la question fondamentale n’est peut-être pas seulement de savoir s’il existe des écrivains, mais également de savoir si les instances capables de les reconnaître, de les promouvoir et de les consacrer sont suffisamment fortes pour accompagner leur émergence et assurer leur postérité.

 

Kalombo II, pour Kiosque Littéraire

 

 

 

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Kalombo I I

Écrivain, chroniqueur littéraire et blogueur.

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