Sur la route du monastère
Un voyageur arrive tard dans un lieu inquiétant, affronte sa peur en avançant seul sur un chemin sombre, croise un chien errant menaçant, puis atteint enfin un monastère où un moine l’avertit d’un danger.
- Uta shimama Kiswishi, je dis au chauffeur.
- D'accord, patron, répond-il.
Je suis l’un des trois derniers clients encore présents dans le bus qui, depuis midi, est parti de Kolwezi. Les nombreux arrêts et les embouteillages interminables nous retardent gravement. Au lieu d’arriver à 20 heures comme prévu, nous atteignons notre destination à 23 heures. Mais bon, ce n’est pas si grave. Être enfin arrivé, c’est le plus important. Seulement, l’heure n’est pas rassurante, et aussi mukini iku mubaya. D’ailleurs, pendant le trajet, un passager m’a laissé entendre que, dernièrement, deux corps sans vie ont été retrouvés dans la forêt. Il a ajouté qu’ils avaient été découpés à la machette et placés dans des sacs. Cette histoire me glace le sang et fait naître en moi une peur immense.
Du haut de mon mètre soixante et de mes cinquante-neuf kilos, je ne suis pas un grand gabarit. De toute ma vie, je ne me suis jamais battu. Si je me fais agresser, saurais-je me défendre ?
- Kiswishi tuna fika ! crie le chauffeur en garant le bus sur le côté.
Assis mu bavu, comme disent les receveurs dans leur jargon technique, j’ouvre la portière coulissante du bus et je descends devant une route si sombre que j’en distingue à peine la fin. Un peu apeuré et ne connaissant pas bien l’endroit, je lance au chauffeur :
- C’est bien ici Kiswishi ?
- Oui, baba, djo djiya ya monastère.
- Okay, merci.
Sans perdre une seconde, le bus démarre en trombe, me laissant seul devant ce chemin long et sombre dont le bout reste invisible. Au fond de moi, je suis tiraillé entre avancer ou rester là à attendre. Mais attendre quoi ? Attendre qui ? Je n’en sais rien !
- Dis, tu es un homme ! crie une voix en moi. Prends ton courage à deux mains et vas-y. Tu as déjà payé ta chambre, tu ne vas quand même pas dormir à l’extérieur !
Rempli d’un soupçon de courage, j’avance. Autour de moi, hormis la végétation, aucune âme n’est présente. Le silence est flippant, digne d’un film d’horreur où tout le monde finit par mourir, même le dernier survivant que je représente et dont la seule chance de survie est d’arriver au bout du chemin, là où se trouve la civilisation. Ce scénario que je viens d’imaginer accentue ma peur, mais je reste calme. Du moins, c’est ce que la voix en moi m’ordonne de faire.
J’aurais bien voulu allumer la torche de mon téléphone pour éclairer mon chemin, mais il est à plat depuis 20 heures. Je continue tout de même. Je ne sais pas précisément combien de temps j’ai marché, mais je n’arrive plus à voir la route derrière moi, ni même celle devant moi. La lune a aussi décidé, ce soir, de ne pas m’aider, et les étoiles jouent à cache-cache avec les cumulonimbus. Je n’ai décidément pas de chance.
Dans ce silence de chambre froide, un bruit sec, venant de ma droite, au milieu des arbres et des hautes herbes, m’arrache le cœur. Je sursaute et me mets sur la défensive. Mais contre qui me défendre ? Et surtout, saurais-je le faire ?
Deux yeux brillants comme des rubis apparaissent, puis des canines. Mon souffle se coupe. Mais je reprends confiance en moi en comprenant qu’il ne s’agit que d’un chien errant. Je tapote autour de moi de la main gauche, à la recherche d’une arme, tout en gardant les yeux sur mon ennemi du moment. Ma main tombe sur un bout de branche. Armé de cette prolongation de mon bras, je me tiens fièrement, le bras levé. Le chien comprend que je n’ai pas peur. Il s’éloigne lentement et disparaît dans la forêt.
- Ouf !
Ce soupir de soulagement m’échappe. Je scrute encore un instant les alentours. Rien ! Que du noir. Je ne vois rien ! En tout cas, rien n’est visible. Je poursuis ma route. Après quelques pas, j’aperçois une construction en briques et moellons. En m’approchant, je distingue des marches. Au sommet, se tient un homme en soutane, capuche sur la tête, une lampe-tempête à la main. Rassuré, je presse le pas.
- Attention, pas par-là ! crie l’homme.
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