C'était ça ou mourir

0 126 18 Sept 26 Introduction

À travers ce roman, Thélyson met en lumière les cruautés parfois inhumaines des migrants : la dépossession, le racisme, la honte et l'humiliation. Ces épreuves qui jalonnent le parcours de Jonas servent alors de critique acerbe des institutions politiques, qu'il ridiculise avec un humour noir.

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Il est peut-être vrai que « parler des horreurs du monde est plus facile que de la beauté des choses » (Rachid Benzine), mais que se passe-t-il quand on décide de parler des horreurs avec beauté ? Ou quand la laideur du monde rencontre la beauté de la langue ? Walter Benjamin appellerait ça de la sublimation. Et, c'est d'abord ça qui fait le tour de force de C'était ça ou mourir, de Thélyson Orélien,  baptisé à tort ou je ne sais pour quelle bonne raison, son premier roman.

Il faut dire que le livre est un phénomène de cette rentrée littéraire 2026, qui fait beaucoup de bruit dans le monde littéraire. Paru en mars au Québec, aux Éditions du Boréal et en août en France, aux Éditions Grasset, 2026, il a déjà remporté trois prix littéraires dont le Prix Méduse, le Prix Première Plume (pourtant l'auteur avait déjà publié deux romans auparavant, et peut-être plus.), et enfin, le Prix Strasbourg Espoir CIC. Il est également en lice dans les premières sélections de nombreuses autres distinctions majeures dont les prix Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, Décembre, etc...

Le récit suit le parcours de Jonas Dorléon, professeur haïtien d'histoire-géographie, qui se réveille un mauvais matin, un matin sans soleil, dans son Carrefour-Feuilles natal, en proie aux gangs et qui bascule vers un chaos total. Au milieu des tirs et des maisons qui crachent de la fumée, il se voit contraint de quitter son pays et d'entreprendre un périple vers un havre, emportant avec lui juste un sac plastique qui contenait son diplôme, un slip, un recueil de René Depestre, une photo de sa mère et un carnet où il écrivait des poèmes. C'était ça ou mourir.

Ce sac ne le quittera pas jusqu'à la fin. Il deviendra plus tard témoin de sa dépossession, mémoire, dernier morceau de son humanité, symbole de survie. Il ne contenait pas seulement les restes d'une vie, mais aussi la vie elle-même. « Ma vie tient dans un sac... Dedans, il y a ma maison, mon testament, mon identité, mes archives, mon bagage diplomatique et mon cercueil. » p. 80, « Et moi, je tenais mon sac. Je le serrais contre moi comme on tient un enfant malade. Comme on tient ce qu’il reste d’une nation » p. 82

Au fil de son trajet, Jonas est confronté à tout : au froid, à la chaleur, à la peur, au rejet, à l'humiliation, le dépouillement de son humanité, la honte, etc... Dans la République Dominicaine, il est exploité dans les champs de canne à sucre. Plus tard, il devient cireur sans clients. Au Brésil, clown. Puis il traverse la jungle de Darién, un vaste enfer, où il connait la fatigue, la sueur et les larmes. Mais malgré tout, il continue de marcher. « Alors je marche. Même si mes pieds saignent. Même si mes rêves puent. Même si je doute. Je marche. Je suis peut-être un exilé, un prof devenu clown, un homme dont la vie tient dans un sac de plastique, mais je suis aussi le petit-fils d’une femme qui hante ses descendants pour les empêcher de crever couchés. » p. 119.

Au fur et à mesure de ses pérégrinations, il rencontre une galerie de personnages, en fuite, tous marqués par la douleur et la souffrance. Le lien entre ses rencontres n'est qu'une toile d'araignée au fil de l'onde, car ils se quittent alors d'un moment à l'autre. Certains retranchés par la mort. D'autres qui devancent. Mais les souvenirs sont restés intacts. « Ces visages-là, je les porte encore dans le noir de mes paupières. » p. 159, « C’est une géographie du manque. Une carte de vivants et de morts mêlés, de voix interrompues et de promesses suspendues. » p. 160.

À travers ce roman, Thélyson met en lumière les cruautés parfois inhumaines des migrants : la dépossession, le racisme, la honte et l'humiliation. Ces épreuves qui jalonnent le parcours de Jonas servent alors de critique acerbe des institutions politiques, qu'il ridiculise avec un humour noir. « Quand tu es migrant, ce n’est pas la faim qui t’écrase en premier. Le corps s’habitue à presque tout. Ce qui te brise vraiment, c’est l’inutilité. Cette sensation lente et corrosive de ne plus servir à rien, de n’avoir aucun poids, aucun effet sur le monde, d’exister sans laisser la moindre empreinte. De tomber en sachant d’avance que personne ne pensera à te ramasser. » p. 172

Ce roman est une toile d'aphorismes, tissée au fil de la comparaison, introduite par “comme”. Dès la première phrase on le remarque. « ...j’ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l’élastique trop tendu. », « À 8 h 02, j’ai entendu le premier POW ! – une balle sèche, puis deux autres, puis une rafale, comme un tambour de rara enragé. » p. 1. Cet adverbe qui introduit la comparaison compte plus de 300 fois dans le livre. Puis il y a les aphorismes, qui font que l'écriture devienne lapidaire, où chaque phrase pourrait être encadrée. « ...l’espoir, c’est dangereux. Quand tu en as trop, tu deviens fragile. Tu oublies que tout peut encore te filer entre les doigts. » p. 183, « ...la chance n’empêche pas la fatigue. Et la gratitude ne doit pas interdire la dignité. » p. 189. Ces aphorismes ne sont pas décoratifs. Ils sont vitaux. Quand tout s'effondre autour de Jonas, il ne lui reste que des phrases courtes pour ne pas sombrer.

C'était ça ou mourir, est un roman qui vous tient en haleine du début jusqu'à la fin. La langue y est belle. L'écriture fluide. L'humour y est permanent. Il s'érige comme une dénonciation implacable du sort des migrants.


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Image de profile de Saleh Mahmudu, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Saleh Mahmudu

Saleh MAHMUDU est un écrivain, poète, romancier, essayiste et quêteur de sens au cœur du tumulte de l'existence.

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