De l'incomplétude
Cette expérience conduit à une interrogation fondamentale : pourquoi l’homme ne parvient-il jamais à une complétude définitive ? On pourrait répondre que l’homme éprouve simplement des manques particuliers.
1. Le problème
L’existence humaine semble être traversée par un mouvement incessant. L’homme désire, cherche, construit, connaît, aime, possède et aspire continuellement à quelque chose qu’il n’a pas encore, qu’il n’est pas encore ou qu’il voudrait devenir. Même lorsqu’un désir trouve satisfaction, cette satisfaction ne semble pas mettre définitivement fin au mouvement de son existence. Un manque disparaît, un autre surgit ; un but est atteint, un autre devient possible.
Cette expérience conduit à une interrogation fondamentale : pourquoi l’homme ne parvient-il jamais à une complétude définitive ? On pourrait répondre que l’homme éprouve simplement des manques particuliers. Il manque de nourriture lorsqu’il a faim, de connaissance lorsqu’il ignore, d’affection lorsqu’il se sent seul, de moyens lorsqu’il veut réaliser un projet. Dans cette perspective, le manque serait seulement accidentel : il apparaîtrait lorsqu’une chose déterminée fait défaut et disparaîtrait lorsque cette chose est obtenue.
Mais cette explication semble insuffisante. Car si les objets particuliers du manque peuvent changer ou être obtenus, la possibilité même de manquer demeure. L’homme peut combler un manque sans abolir en lui toute possibilité d’un nouveau manque. C’est ici que commence le problème de l’incomplétude.
2. De l’avoir-manque à l’être-manque
Il faut distinguer deux propositions : l’homme a des manques et l’homme est manque. Dire que l’homme a des manques signifie que certaines choses lui font défaut. Le manque est alors considéré comme un état particulier et provisoire. Ce qui manque aujourd’hui peut être obtenu demain.
Mais dire que l’homme est manque engage une affirmation plus profonde. Il ne s’agit plus seulement de constater l’absence d’un objet déterminé, mais de s’interroger sur la condition qui rend possible la répétition du manque.
« Pourquoi l’homme, après avoir obtenu ce qu’il désirait, demeure-t-il capable de désirer encore ? Pourquoi l’acquisition d’un objet, l’accomplissement d’un projet ou la satisfaction d’un besoin ne suffisent-ils pas à fermer définitivement l’horizon de ses aspirations ? »
Mon hypothèse est que le manque particulier ne constitue pas le fond du problème. Il en est plutôt un signe. Si l’homme peut continuellement faire l’expérience du manque, c’est parce que son existence est fondamentalement marquée par l’incomplétude.
3. L’incomplétude
Par incomplétude, je n’entends pas simplement une imperfection, une incapacité ou un défaut qu’il faudrait corriger. Je désigne une condition plus fondamentale : l’homme n’est jamais donné une fois pour toutes comme un être définitivement achevé.
Il est ce qu’il est, mais son existence demeure ouverte à ce qu’il n’est pas encore. L’incomplétude ne signifie donc pas que l’homme serait une moitié d’être attendant nécessairement une autre moitié pour devenir entier. Elle signifie plutôt qu’aucune réalisation particulière ne semble pouvoir épuiser toutes ses possibilités d’être.
L’homme demeure toujours susceptible de connaître davantage, de vouloir davantage, de créer autrement, d’entrer dans de nouvelles relations, de poursuivre d’autres fins et de devenir autrement. Ainsi comprise, l’incomplétude n’est pas seulement négative. Elle est aussi ouverture. C’est parce que l’homme n’est pas définitivement achevé qu’il peut devenir.
4. Du manque au désir
Le manque doit alors être distingué de l’incomplétude. Le manque peut être comblé ; l’incomplétude demeure. Lorsque j’ai faim, la nourriture peut supprimer ce manque déterminé. Lorsque j’ignore quelque chose, l’apprentissage peut réduire cette ignorance. Lorsque j’atteins un objectif, la tension vers cet objectif peut cesser. Pourtant, aucune de ces satisfactions particulières ne transforme l’homme en un être auquel plus rien ne pourrait manquer. Le manque apparaît ainsi comme l’une des manifestations de l’incomplétude.
Et lorsque le manque devient tension vers ce qui pourrait le combler, il ouvre l’espace du désir. Le désir met l’homme en mouvement vers ce qu’il ne possède pas encore, vers ce qu’il voudrait être ou vers ce qu’il cherche à réaliser.
On peut alors discerner une première dynamique : incomplétude → manque → désir → quête → satisfaction partielle → nouvelle ouverture.
Il ne faut cependant pas comprendre cette dynamique comme un mécanisme rigide. Tous les désirs ne proviennent pas nécessairement de la même manière du manque, et toute existence humaine ne peut être réduite à la recherche d’une satisfaction. Il s’agit plutôt d’une hypothèse permettant de comprendre pourquoi l’homme demeure un être en mouvement.
5. L’incomplétude comme problème de l’existence
La question fondamentale n’est donc plus simplement : « Que manque-t-il à l’homme ? » Elle devient : « Pourquoi quelque chose peut-il toujours manquer à l’homme ? Pourquoi l’homme ignore toujours ce qui lui manque au fond ? »
C’est à cette question que la philosophie de l’incomplétude cherche à répondre. Elle pose comme hypothèse fondamentale que la répétition du manque ne s’explique pas seulement par la multiplicité des objets désirables dans le monde, mais par la manière même dont l’homme existe : comme un être qui ne coïncide jamais définitivement avec une forme achevée de lui-même.
Ainsi, l’incomplétude pourrait être comprise comme l’un des principes du devenir humain. L’homme cherche parce qu’il n’est pas clos. Il apprend parce que son savoir n’est jamais total. Il construit parce que le réel ne correspond pas toujours à ce qu’il projette. Il désire parce qu’il demeure ouvert à ce qui lui manque. Il devient parce qu’il n’est jamais entièrement réduit à ce qu’il est déjà.
6. Première thèse
La philosophie de l’incomplétude peut donc commencer par cette proposition : L’homme est un être constitutivement incomplet ; le manque est l’une des manifestations fondamentales de cette incomplétude, et le désir l’un des mouvements par lesquels il se porte vers ce qu’il n’est pas encore ou vers ce qu’il ne possède pas encore.
Dire que « l’homme est manque » ne signifie donc pas qu’il serait absolument dépourvu de tout. Cela signifie que le manque ne lui est pas seulement extérieur ou accidentel : la possibilité de manquer appartient profondément à sa condition.
L’incomplétude ne doit dès lors pas être pensée uniquement comme une faiblesse dont l’homme devrait être délivré. Elle peut également être ce qui rend possibles le dépassement, la création, la connaissance, la relation, le projet et le devenir.
Dès lors apparaît un paradoxe qui accompagnera toute cette réflexion : ce qui empêche peut-être l’homme d’être définitivement achevé est aussi ce qui lui permet de ne jamais être définitivement enfermé dans ce qu’il est.
C’est dans cette tension entre manque et possibilité, insatisfaction et création, limite et dépassement, que s’ouvre la philosophie de l’incomplétude.
Powered by Froala Editor