Ni tutoto (Les enfants que la ville a oubliés)
Ni Tutoto, ces enfants de la rue oubliés par la ville, volés de leur enfance et façonnés par la faim, la violence et l’indifférence, rêvent malgré tout de redevenir simplement des enfants.
La ville s’éveille chaque matin
dans un froissement de poussière et de klaxons,
mais avant le soleil,
il y a leurs ombres.
Petites silhouettes
glissant entre les immeubles fatigués,
comme des questions
que personne ne veut entendre.
On les appelle Ni Tutoto.
On les appelle chegue.
Des mots courts,
pour des vies trop longues à souffrir.
Ils viennent de partout
et de nulle part,
frères d’abandon,
unis par la faim
et par cette université invisible
qu’on appelle la rue.
Leur âge ne dépasse pas quinze ans,
mais leurs regards ont traversé
plus d’ouragans
que certains vieillards.
Ils ont appris tôt
que le monde ne donne rien.
Alors ils prennent.
Une chaîne arrache un cri.
Une montre arrache le temps.
Un téléphone arrache un fragment d’espoir.
Et leurs doigts tremblants
deviennent des outils de survie.
Ce ne sont pas des voleurs nés.
Ce sont des enfants
à qui l’on a volé l’enfance.
Certains ont été déposés
comme des valises trop lourdes
sur le quai glacé du destin.
D’autres ont fui les maisons
où les murs criaient plus fort
que leurs propres voix.
La nuit leur parle.
Elle leur promet une place,
même minuscule,
dans son royaume sans lois.
Et la ville regarde.
Elle soupire.
Elle s’habitue.
Le silence devient complice.
L’habitude devient morale.
La peur devient normale.
Puis viennent les grands batoto.
Plus âgés.
Plus brisés.
Plus violents.
Eux ne volent plus seulement des objets.
Ils volent la sécurité.
Ils volent la dignité.
Ils volent la paix des ruelles.
Leur colère est une langue
qu’ils parlent couramment.
Leurs poings écrivent
sur les visages innocents
des phrases de douleur.
Dans les coins sombres,
là où la lumière hésite,
les cris se dissolvent
dans l’indifférence.
Les petites filles de la rue,
fleurs piétinées trop tôt,
apprennent à sourire
avec des yeux qui pleurent.
Elles troquent leur innocence
contre quelques billets froissés,
contre une nuit sans faim.
Et pendant ce temps,
les décideurs ferment les paupières.
Comme si ne pas voir
pouvait effacer.
Mais la ville sait.
La ville sent.
La ville tremble.
Car ces enfants ne sont pas nés
dans la violence.
Ils ont été façonnés
par des absences,
par des silences,
par des responsabilités abandonnées.
L’histoire écrira peut-être ceci :
Ce ne sont pas les rues
qui ont fabriqué des bourreaux,
mais des hommes
qui ont déserté leur devoir.
Derrière chaque Ni Tutoto,
il y a un prénom oublié.
Un rire étouffé.
Un cahier jamais ouvert.
Une main qui aurait voulu
tenir un stylo
plutôt qu’arracher une chaîne.
Et si un jour
la ville décidait d’aimer
autant qu’elle condamne,
peut-être verrions-nous
ces enfants redevenir
ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être :
Des enfants.
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