Reviens
Ce qui revient toujours n’est pas le passé, mais ce que nous avons refusé d’affronter.
Trois mois venaient de s’écouler, mais les manifestations ne faiblissaient pas. Au contraire, elles s’étaient intensifiées au point de devenir insupportables. La nuit surtout, il était impossible de trouver le sommeil : des cris stridents résonnaient dans la maison, des objets se déplaçaient seuls, des bruits de pas nous réveillaient en sursaut, et parfois des sensations d’étouffement ou d’oppression nous privaient presque de respiration. Nous avions perdu la paix, oublié jusqu’au sens de ce mot. Les exorcistes n’avaient cessé de défiler, les uns après les autres, sans qu’aucun résultat ne se fasse sentir. Pire encore : nous avions fini par penser que leur venue ne faisait qu’attiser le mal, comme de l’huile jetée sur un feu déjà ardent.
Je me souviens particulièrement de ce jeune exorciste recommandé par mon oncle. C’était un prêtre orthodoxe, à peine plus âgé que moi. Je lui aurais donné trente-deux, peut-être trente-trois ans, pas plus. Bel homme, charismatique, peu bavard, mais doté d’une assurance désarmante. Lorsque mon mari et moi l’avions eu au téléphone pour lui raconter ce qui se passait chez nous, il n’avait montré aucun signe de crainte. Au contraire, sa confiance tranquille nous avait, presque malgré nous, rassurés.
Il nous avait assuré qu’il arriverait dans deux jours, le temps de se préparer et de réunir ce qu’il jugeait nécessaire. Avant son arrivée, il nous avait recommandé de jeûner et de faire brûler de l’encens dans la maison.
Je sais : vous vous dites sans doute « Mais pourquoi ne pas simplement quitter cette maison ? » Croyez-moi, nous y avions songé. Mais c’était la onzième demeure dans laquelle Daniel et moi emménagions depuis notre mariage. Quitter encore ? Non. Nous n’allions pas continuer à fuir sans cesse, d’autant que nous ignorions ce qui causait toutes ces oppressions.
Deux jours plus tard, le père Patrick arriva enfin. Nous l’accueillîmes chaleureusement et l’invitâmes à prendre place dans le salon. Après quelques échanges, la séance commença. À peine trente minutes plus tard, ce n’était pas le démon qui avait quitté la maison… mais le prêtre lui-même. Il avait rangé ses affaires dans une hâte digne d’un sprinteur et répétait, le visage blême, les yeux écarquillés de terreur :
- C’est lui… C’est le diable en personne… Lucifer…
Sa panique était telle qu’il n’était plus question de continuer. Depuis ce jour, nous n’avons plus osé chercher un autre exorciste.
Jusqu’à aujourd’hui. Un moine bénédictin nous a contactés. Il affirme pouvoir nous aider. Il a promis de venir demain…
Le lendemain, à la tombée du jour, il frappa à notre porte. Dès que je l’aperçus, je compris que le père Patrick n’était qu’une ombre à côté de lui. Ce moine bénédictin, vêtu d’une simple soutane noire ceinte d’une corde, portait sur son visage une sérénité presque irréelle. Ses yeux, d’un bleu perçant, semblaient sonder jusqu’au tréfonds de l’âme. Il se présenta simplement :
- Je suis frère Anselme. On m’a dit que vous aviez besoin d’aide.
Sa voix grave et calme emplissait l’espace comme une présence rassurante. Pourtant, derrière cette assurance, je crus percevoir une gravité dissimulée.
Nous l’invitâmes au salon. La maison, silencieuse depuis quelques heures comme si elle retenait son souffle, semblait guetter son entrée. Il s’assit, sortit de son sac un crucifix ancien, une petite fiole d’eau bénite et un livre aux pages jaunies par le temps. Avant même de commencer, il nous demanda de réciter le Notre Père. Ma voix tremblait, mais Daniel serra ma main et nous récitâmes en chœur.
Le moine alluma un encensoir, et presque aussitôt, un courant d’air glacé parcourut la pièce. Les flammes des bougies vacillèrent, projetant des ombres mouvantes sur les murs. Je sentis ma gorge se serrer, comme si une main invisible cherchait à étouffer ma voix.
Frère Anselme se leva, crucifix levé, et commença à psalmodier en latin. Les mots roulaient dans l’air, puissants, implacables. C’est alors que la maison s’éveilla. Un fracas assourdissant résonna à l’étage, suivi d’un bruit de verre brisé. Le lustre au-dessus de nos têtes se mit à trembler, puis à se balancer avec violence.
- Ne craignez rien, dit-il sans s’interrompre. Ne leur donnez pas votre peur.
Mais comment ne pas avoir peur ? Autour de nous, les murs grondaient. Des pas lourds résonnaient dans le couloir, bien que nous soyons seuls. Une chaise glissa toute seule jusqu’au milieu du salon. Puis, une voix rauque, déchirante, éclata :
- Pars ! Tu n’as aucun pouvoir ici !
Le moine continua, imperturbable, ses prières devenant de plus en plus fermes. Le crucifix brillait d’un éclat étrange, presque aveuglant. Soudain, un objet heurta violemment le mur : le portrait de mariage de Daniel et moi, dont la vitre se fracassa au sol. J’eus un cri, mais le moine éleva la voix, couvrant tous les bruits.
La bataille dura longtemps. Les bougies s’éteignaient une à une, l’air devenait irrespirable. Je crus perdre connaissance tant la pression sur ma poitrine était forte. Mais frère Anselme, les yeux clos, semblait se dresser contre une armée invisible.
Puis, d’un coup, tout s’arrêta. Un silence épais, presque sacré, envahit la maison. L’air s’allégea, et pour la première fois depuis des mois, je respirai sans oppression. Le moine s’assit, épuisé, le front couvert de sueur. Il nous adressa un léger sourire.
- C’est fait, murmura-t-il. Vous êtes libres… pour l’instant.
Pour l’instant. Ces deux mots résonnèrent en moi comme une menace voilée.
Cette nuit-là, Daniel et moi dormîmes enfin. Mais au petit matin, je trouvai sur la table du salon le crucifix du moine. Je jurais pourtant l’avoir vu l’emporter. Et sur le bois, gravé avec une précision effroyable, apparaissait un mot que personne n’avait écrit :
« Reviens. »
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