VOIX D’AUTEUR : « Je préfère une phrase qui accompagne durablement un lecteur à une formule brillante qui l’abandonne aussitôt consommée », Kalenge Yantumbi. 2/2
Il faut rappeler que vous êtes un homme nombreux : penseur, essayiste, nouvelliste, épistolier, professeur des universités, etc. et vous êtes prolifique dans la production littéraire, et d’ailleurs à ce sujet, le 30 juin dernier Congo culture vous a décerné le Grand Prix d’excellence littéraire.
Et ce soir-là, il reçoit le Grand Prix d’excellence littéraire, décerné par Congo Culture asbl. Il se tient debout, embrasse sa fille qui l’accompagne et se fraie le chemin en des gens émerveillés qui applaudissent.
Quelques jours après, on s’est rencontrés en médiathèque et cet entretien est né comme naissent des rêves bleus. Il ne restait qu’à le réaliser.
Aujourd’hui, tandis que je parle au penseur, je ne sais m’empêcher d’entendre le poète dont la passion ne cesse de grandir, nourrie par une belle exigence.
Et déjà le rêve ôte son blouson et se suicide dans l’océan.
VOIX D’AUTEUR : Vous dites lors d’un entretien que « vos poèmes de jeunesse ont nourri le penseur que vous êtes aujourd’hui ». Quel regard portez-vous sur vos écrits de jeunesse ?
YANTUMBI :
Lorsque je considère, avec le recul du temps, ma trajectoire intellectuelle, il m’apparait que mes écrits appartiennent à plusieurs strates : s’il y a d’une part les écrits qu’on peut dire « de jeunesse », il y a d’autre part, les écrits « de combat », les « écrits d’apaisement » ou de transition et, enfin, ce qui pourrait peut-être être appelé, non sans excès, les « écrits de maturité » (sourires). Vous savez, j’ai toujours considéré tous mes textes comme des textes inachevés – surtout que je n’ai jamais été satisfait par aucun d’eux (sourires). Du coup, je retourne rarement sur mes textes. Et lorsque je consens à y retourner, je les relis comme on revient dans une maison dont les murs ont oublié notre nom sans jamais cesser de reconnaître notre souffle. Je n’y cherche ni l’habileté d’une langue ni la promesse d’une œuvre ; j’y retrouve une manière d’être vulnérable devant le monde, cette sensibilité à fleur de peu d’écorché vif, cette disponibilité presque douloureuse grâce à laquelle chaque chose semblait déborder d’elle-même. Le jeune homme que j’étais ignorait beaucoup, mais il pressentait déjà que la pensée ne naît jamais d’une accumulation de savoirs. Elle naît d’une blessure que les concepts ne referment pas. Et j’aime croire que mes premiers poèmes étaient moins des textes que des lieux d’apprentissage de cette blessure. Ils tâtonnaient, trébuchaient, exagéraient parfois, avec cette magnifique imprudence de la jeunesse qui préfère l’abîme au confort. Je leur dois une dette silencieuse. Avant de m’apprendre à écrire, ils m’ont appris à écouter. Or toute pensée digne de ce nom commence par une écoute si profonde qu’elle devient presque une forme de consentement au mystère.
Il faut rappeler que vous êtes un homme nombreux : penseur, essayiste, nouvelliste, épistolier, professeur des universités, etc. et vous êtes prolifique dans la production littéraire, et d’ailleurs à ce sujet, le 30 juin dernier Congo culture vous a décerné le Grand Prix d’excellence littéraire. Tout récemment, un brevet de reconnaissance littéraire et intellectuelle de Kiosque Littéraire. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Ce prix-là ! Oh ! Il m’est tombé dessus par surprise. Le soir même où se tenait, lors d’un évènement culturel grandiose, le procès de Mudimbe et, par-delà lui, de l’intellectuel africain. Qu’est-ce que cela représente pour l’humble petit monsieur que je suis ? Beaucoup de choses ! (silence) Vous savez, une distinction possède toujours une ambiguïté féconde. Il y a d’abord qu’elle réjouit l’homme tout en rappelant à l’écrivain que son véritable interlocuteur demeure cette page blanche devant laquelle tous les trophées redeviennent étrangement silencieux. J’ai donc reçu cette reconnaissance avec une profonde gratitude, parce qu’elle témoigne d’une communauté de lecteurs qui accepte d’habiter, ne serait-ce qu’un instant, les mêmes interrogations que moi. Elle appartient davantage à ceux qui me lisent qu’à celui qui écrit. Un livre cesse très vite d’être la propriété exclusive de son auteur ; il devient une hospitalité où chacun dépose sa propre inquiétude. Et puis il y a une responsabilité. Être distingué, ce n’est pas être arrivé quelque part. C’est comprendre que l’on dispose désormais d’une parole dont le poids, s’accroissant, vous engage. Il faut apprendre à la porter sans qu’elle ne cesse de demeurer légère, comme une lampe dont la fonction n’est pas d’éblouir mais de rendre habitable une zone d’obscurité.
Pour plusieurs de vos lecteurs, moi y compris, la poésie est inhérente à tout ce à quoi vous touchez : roman, essai, etc. Est-ce quelque chose que vous pouvez comprendre ?
Je le comprends volontiers, parce que je n’ai jamais considéré la poésie comme un genre littéraire. Elle est une manière d’approcher le réel avant qu’il ne se laisse enfermer dans les catégories dont, pour nous rassurer, nous l’entourons à notre guise. C’est ainsi que, lorsqu’un essai me conduit vers une idée, je demeure attentif à son grain poétique, à sa respiration, à cette part presque charnelle qui échappe aux démonstrations. Une pensée privée de rythme ressemble souvent à une vérité privée d’âme. Et, écrire revient pour moi à chercher l’endroit où le concept consent encore à frissonner – et il n’est de meilleur frisson que ce qui tient de l’ordre poétique. Si mes essais gardent quelque chose du poème, cela tient sans doute à cette fidélité obstinée envers les mots, lesquels ne cessent jamais d’être plus vastes que les définitions qu’on leur impose.
Ce serait quoi aujourd’hui lire, écrire et penser en poète ?
Penser en poète ? Cela suppose, à mon sens, un peu de cette vigilance qui refuse les évidences prématurées. Le monde se présente toujours avec une façade de clarté. Le poète s’attarde non devant les enjolivures des façades, mais devant les fissures, les « fulgurances d’une Lézarde », les « Entretailles » ; il explore les plissures. C’est souvent là que commence la lumière. Et, de manière équivalente, lire en poète consiste à sonder, derrière chaque phrase, le silence dont elle procède et qui, la précédant, la suit. Et les bibliothèques sont moins peuplées de livres que d’absences admirablement présentes, de silences généreusement criards. Quant à Écrire en poète exige une ascèse particulière : accepter que le langage résiste, qu’il nous désobéisse parfois. Nous croyons choisir les mots ; les plus grands d’entre eux nous choisissent rarement sans contrepartie. Ils réclament de nous une transformation intérieure.
Quelle place occupe la poésie dans la structuration de votre pensée ? Et quelle est-elle, cette pensée ?
La poésie ne vient pas illustrer ma pensée ; elle en constitue la respiration la plus profonde. Je pourrais même dire qu’elle en représente l’inquiétude permanente. Une pensée qui cesse de s’inquiéter finit tôt ou tard par administrer le réel au lieu de le rencontrer. Quand, avec la précaution d’un déblayeur des vestiges, vous entrez dans Délices immondes, vous vous rendrez sans doute compte que la matrice de mes écrits ultérieurs s’y trouve déjà, balbutiante, hésitante, mais déjà opérante. L’inquiétude face à la déliquescence du monde, face à la violence, face à l’indifférence ; l’utilité paradoxale de la douleur, la rage enchanteresse du désespoir, etc. Il se cache dans chaque envolée poétique, et même derrière la peinture des fresques joyeuses les plus achevées, une flamme inquiète, veilleuse au seuil du néant, murmurant que le rien du supplice ne fait qu’approfondir le supplice du rien.
Voilà pourquoi je me méfie des systèmes parfaitement clos. Ils possèdent la beauté des édifices impeccables, mais les fenêtres y sont rarement ouvertes. Ce qui me pousse à faire dialoguer aussi bien les genres que les catégories. Alors j’essaie, à ma manière, de demeurer fidèle à une philosophie de l’inachèvement, où chaque réponse conserve suffisamment d’humilité pour accueillir une question nouvelle. Et si je devais résumer cette orientation, je dirais que je cherche moins la vérité comme possession que comme fréquentation. La vérité n’est peut-être rien d’autre qu’une présence devant laquelle l’intelligence, renonçant à la frénésie, consent enfin à payer son tribut à la tortue.
On dit de vous grand lecteur et disciple d’Y.V. Mudimbe, poète, essayiste et penseur congolais, à qui d’ailleurs vous avez consacré un ouvrage intitulé : « Mudimbe ou la déconversion des regards », et on vous trouve beaucoup de points communs, est-ce un portrait et une comparaison qui vous flattent ?
« Grand lecteur » ? (rires) C’est peut-être trop dire (sourires), même si Mudimbe est, quand même, un de mes auteurs favoris. (Hésitation) Attention : j’ai toujours été un peu mal à l’aise devant les filiations que l’on proclame avec une assurance généalogique. La pensée possède une manière très singulière de transmettre ses héritages : elle circule moins par filiation que par contamination, moins par descendance que par résonance. Nous croyons parfois choisir nos maîtres ; avec le recul, il apparaît que ce sont eux qui, depuis une région obscure de notre devenir, avaient déjà commencé à travailler en nous avant même que nous ne les lisions. Une bibliothèque digne de ce nom ressemble à une constellation silencieuse où certains livres, mystérieusement, attendent leur lecteur comme on attend un destin.
Mudimbe appartient à ces rares écrivains dont l’œuvre déplace les fondations mêmes à partir desquelles nous pensions regarder le monde. On sort rarement indemne d’une telle fréquentation. Je n’ai jamais lu ses textes pour y chercher des réponses ; j’y ai rencontré une discipline du soupçon, une éthique de l’écart, presque une ascèse du regard. Il savait – et cette leçon demeure d’une actualité brûlante – que les concepts portent eux aussi une mémoire, parfois une violence, souvent une géographie secrète. Penser revient alors à défaire les coutures invisibles du langage, là où les évidences historiques dissimulent encore les coutures de la domination. Cette opération possède quelque chose d’une douceur implacable : une délicatesse qui fracture, une hospitalité qui exile, un dépouillement fastueux. Et, d’ailleurs, cette école de liberté ne commence ni ne s’arrête avec Mudimbe. Elle traverse souterrainement une grande partie de la pensée africaine contemporaine. Lorsque Fabien Eboussi Boulaga entreprend de penser la « sortie de la grande nuit », lorsqu’il invite l’Afrique à quitter les mythologies consolatrices qui finissent toujours par reconduire les dépendances qu’elles prétendent abolir, il accomplit un geste voisin : il ouvre une brèche dans les fidélités trop tranquilles. Paulin Hountondji, avec une rigueur presque ascétique, refusait déjà les séductions d’une authenticité transformée en refuge intellectuel ; il rappelait que toute pensée vivante accepte l’épreuve du pluriel sans jamais renoncer à l’épaisseur de son lieu natal. Kwasi Wiredu, Grégoire Biyogo et quelques autres invitent, quant à eux, à cette décolonisation conceptuelle dont la véritable radicalité consiste moins à changer de vocabulaire qu’à modifier la respiration même de la pensée. Tous, chacun selon son inflexion propre, rendaient impossible le confort des appartenances hermétiques.
Je me sens proche de cette lignée d’inquiétude davantage que d’une école. Elle cultive une fidélité paradoxale : celle qui exige de trahir les évidences héritées afin d’être enfin digne de l’héritage. Toute tradition authentique porte en elle une secrète vocation à son propre dépassement. Les traditions mortes réclament des gardiens ; les traditions vivantes engendrent des passeurs. Et je me suis toujours cru la vocation de passeur – au double sens de celui qui transmet et de celui qui traverse : transmettre l’élan d’une mémoire vivante, mais aussi franchir les rives du passé vers l’inconnu, en passeur d’héritage et de passage. Voilà pourquoi la comparaison avec Mudimbe ne saurait flatter mon amour-propre ; elle m’oblige. Elle rappelle la hauteur d’une exigence devant laquelle chacun demeure infiniment débutant. Une œuvre de cette ampleur interdit toute tentation d’habiter les certitudes qu’elle aurait pu produire. Elle laisse derrière elle une question ouverte, et cette question continue de marcher. Et je crois profondément qu’un maître véritable ne transmet jamais une doctrine. Il communique une qualité – parfois de solitude. Socrate laissait Athènes peuplée d’interrogations plutôt que de disciples satisfaits ; Hampâté Bâ recueillait les voix de la tradition afin qu’elles demeurent assez vivantes pour supporter la contradiction ; Mudimbe, lui, nous apprend à regarder, à partir d’un hors-cadre, jusque dans les angles morts de notre propre regard du cadre. Une telle transmission relève d’un paradoxe presque initiatique : elle rapproche précisément parce qu’elle éloigne, elle accueille en obligeant à partir, elle offre une demeure dont les murs sont faits d’exil. C’est, du reste, Grégoire Biyogo qui le disait si bien dans son hommage à Jacques Derrida : « le véritable héritier est celui qui introduit des mutations et des ruptures profondes au sein de la tradition, allant jusqu’à en affecter durablement les croyances devenues naturelles, les confusions austères, les dogmes, les fausses certitudes en orientant la réflexion vers des horizons encore inassignables. »[1].
Et donc, si quelques lecteurs reconnaissent dans mes livres une parenté avec cette manière d’habiter la pensée, je reçois cette lecture avec gratitude et avec une certaine inquiétude. Toute œuvre qui se contente de prolonger une autre finit par lui rendre un hommage funéraire. Les grandes rencontres intellectuelles appellent une fidélité indocile. Elles espèrent moins des imitateurs que des héritiers capables d’inventer leur propre infidélité, cette fidélité supérieure par laquelle une pensée continue d’advenir en consentant à ne plus se ressembler.
Avec « Festins clandestins », l’un de vos derniers livres, on ne sait pas toujours le classer tant il y a presque de tout, la poésie notamment. Pouvez-vous nous en parler ?
Oh ! Vous m’invitez, là, à jouer aux exégètes de mon propre texte (rires) ou, sans doute, il me faut vous inviter dans ma fabrique d’auteur ? Ou les deux ! Peut-être sans décrire Festins clandestins, devrais-je le penser de l’intérieur. À haute voix. À voix méditative… (Silence).
En fait, Festins clandestins est sans doute le livre qui m’a le plus appris à me méfier des genres littéraires. Les frontières que nous dressons entre le récit, l’essai, le poème ou la méditation ressemblent à ces lignes que les cartes imposent aux continents : elles rassurent les géographes davantage qu’elles ne décrivent la vie. J’avais besoin d’une forme suffisamment poreuse pour que la pensée puisse changer de rythme sans demander la permission, suffisamment hospitalière pour qu’un fragment lyrique interrompe une analyse sociologique, qu’une scène nocturne ouvre soudain sur une méditation métaphysique, qu’un concept découvre, au détour d’une phrase, la fragilité d’une image. Une pensée qui ne consent jamais à être surprise finit par administrer le réel avec une impeccable stérilité.
Et le livre est né de cette confiance accordée aux passages. Je l’ai imaginé comme une longue veillée, au sens le plus africain du terme, où nul ne s’étonne de voir le conte converser avec la philosophie, où la confidence se prolonge dans le chant, où la parole circule parce qu’elle tient de l’antécédence du dire que les catégories qui prétendent la contenir. Nos traditions orales n’ont jamais séparé avec autant de rigidité la connaissance, l’émotion, le récit et le symbole. Le griot, le sage, le poète et l’ironiste parlent souvent d’une même voix, parce qu’ils fréquentent un même mystère. J’avais le désir de retrouver cette respiration première. Le décor du livre – cette nuit saturée de musique, de lumières, de corps offerts aux regards – pourrait donner l’illusion d’un simple récit urbain. Pourtant, le club n’y constitue jamais un décor. Il devient une chambre d’écho où notre époque se laisse entendre avec une netteté presque inquiétante. J’y voyais un théâtre discret des disciplines contemporaines, où les corps semblent danser alors même qu’ils négocient silencieusement leur valeur ; une place de marché dont la monnaie demeure le visible ; une liturgie profane où chacun apprend à devenir l’image de lui-même avant même d’habiter sa propre présence. L’obscurité y travaille paradoxalement pour la lumière des écrans. Étrange pénombre surexposée où la clandestinité elle-même cherche son public.
Le titre est venu très tôt, précisément parce qu’il contenait cette contradiction fondatrice. Un festin évoque l’abondance, le partage, une communauté réunie autour d’une nourriture. Ici, les convives se nourrissent d’apparitions, d’éclats fugitifs, de signes, de regards, de promesses de reconnaissance. La faim change simplement d’objet. Elle devient désir d’intensité, désir de visibilité, désir d’être confirmé dans son existence par l’œil d’autrui. Et cette clandestinité n’a plus grand-chose à voir avec le secret. Elle relève d’une étrange exhibition cachée, d’une invisibilité tapageuse, d’un retrait qui réclame sans cesse d’être aperçu. Notre modernité affectionne ces oxymores silencieux : elle voile pour mieux montrer, elle expose jusque dans l’intime, elle multiplie les surfaces tout en raréfiant les présences.
Progressivement, je me suis aperçu que le véritable personnage du livre n’était peut-être aucun des êtres qui le traversent. C’était le corps lui-même. Ou, plus exactement, la métamorphose contemporaine du corps. Longtemps, nous l’avons pensé comme une donnée biologique ; puis les sciences humaines nous ont appris à reconnaître sa dimension sociale, historique, politique. Quelque chose de plus discret est aujourd’hui à l’œuvre. Le corps devient une écriture. Une interface où circulent des signes, une syntaxe silencieuse, un écran vivant sur lequel se projettent des économies du désir, des hiérarchies symboliques, des stratégies de distinction, des calculs parfois inconscients. Une intervention esthétique, une musculature, une silhouette, une démarche, une peau, un vêtement composent désormais un discours qu’il faut apprendre à lire comme autrefois on déchiffrait les mythes.
C’est dans cette perspective que le BBL m’intéressait. Les polémiques morales m’importaient peu ; elles ferment souvent les questions qu’elles prétendent résoudre. Je voulais comprendre ce qui s’écrivait là, dans cette chair remodelée. Toute époque invente la grammaire de ses corps. Les scarifications, les masques initiatiques, les coiffures royales, les parures rituelles, les tatouages, les silhouettes disciplinées des cours européennes ou les élégances de la SAPE congolaise procèdent d’une même intuition anthropologique : l’être humain inscrit toujours dans son apparence un récit que la simple biologie demeure incapable de raconter. Notre siècle poursuit cette très vieille aventure, avec d’autres outils, d’autres marchés, d’autres technologies du désir. Le corps devient simultanément archive, marchandise, promesse, investissement et langage ; une chair calculée dont chaque signe sollicite une lecture. Et une image concentre discrètement toute cette tension : la cravate rouge et noire qui accompagne le narrateur dès les premières pages. Elle m’est apparue comme une verticale fragile traversant un monde livré aux dispersions. Deux couleurs y cohabitent sans jamais parvenir à s’abolir l’une l’autre : l’élan vital et la gravité, la ferveur et la retenue, la brûlure et la nuit. Une simple pièce de tissu finit par porter le poids d’une interrogation plus vaste : comment préserver une intériorité lorsque les dispositifs sociaux, numériques, affectifs, économiques réclament sans relâche une performance de soi ? Notre époque ne formule presque plus ses impératifs sous la forme d’interdictions ; elle préfère les murmurer comme des encouragements. Détends-toi. Sois désirable. Sois visible. Réalise-toi. Aime. Expose-toi. Optimise-toi. Ces verbes possèdent la douceur des invitations et la dureté des commandements. Ils fabriquent une servitude enthousiaste, une liberté administrée, une spontanéité programmée.
Je crois que Festins clandestins est, de part en part, traversé par cette inquiétude. Une inquiétude plus persistante, plus vieille, qui remonte peut-être jusqu’à la grande interrogation socratique – comment habiter sa propre vie ? – et qui rencontre aujourd’hui d’autres visages, d’autres dispositifs, d’autres écrans. Les philosophes africains contemporains, de Mudimbe à Eboussi Boulaga, nous ont appris combien les formes de pouvoir savent se rendre invisibles en se logeant dans les évidences mêmes du regard. Je voulais prolonger cette vigilance à partir d’une scène ordinaire, presque banale, où l’anthropologie, la phénoménologie, la sociologie et la poésie finissent par partager la même table sans jamais annoncer leur présence. Sans doute est-ce cela, au fond, le véritable festin : une pensée qui accepte de manger avec des voix étrangères, qui accueille des disciplines éloignées sans les réduire à une synthèse prématurée, qui laisse le poème interrompre le concept et le concept approfondir le poème. Les récits les plus fidèles à la vie ne demeurent-il pas, souvent, ceux qui refusent de choisir une seule manière de respirer ?

Pour revenir à votre préoccupation, lorsque, à peine adolescent, j’ai publié mon premier texte, j’étais encore étranger aux subtilités de l’édition et aux exigences de la référence bibliographique. J’ai naturellement fait figurer, sur la première de couverture comme sur la page de titre, mon nom dans toute son amplitude : Kalenge Yamukena Yantumbi. Plus tard seulement, j’ai constaté que les lecteurs, les bibliothécaires, les chercheurs et parfois les éditeurs eux-mêmes, soumis aux habitudes du catalogage, retenaient spontanément le premier composant du nom et réduisaient les deux autres à de simples initiales, comme si l’identité se laissait paisiblement découper selon les commodités de la fiche. Cette hésitation répétée m’a conduit à un choix plus cohérent : faire apparaître, sur la couverture, Yantumbi, devenu au fil des livres une sorte de repère, presque un label, tout en laissant les autres composantes se retirer dans la discrétion des initiales ; la page de titre, en revanche, continue d’accueillir le nom dans son entier, afin que l’œuvre n’oublie jamais d’où elle vient.
Et cette évolution, qui pourrait sembler n’obéir qu’à des considérations éditoriales, a fini par nourrir une réflexion plus profonde sur la puissance des noms. Dans de nombreuses traditions africaines, le nom n’épuise jamais celui qui le porte ; il accompagne une traversée, recueille une mémoire, ouvre une dette, tout en demeurant lui-même exposé aux métamorphoses de l’existence. Les initiations le savaient depuis longtemps : grandir revient aussi à recevoir plusieurs noms, plusieurs visages, plusieurs seuils de soi. Une couverture réclame une lisibilité immédiate ; une page de titre consent encore à l’épaisseur généalogique. Entre les deux se joue peut-être le destin discret de tout écrivain : rendre une voix reconnaissable sans la soustraire entièrement à l’énigme dont elle procède. Au fond, vous parlez aujourd’hui à Yantumbi, le concentré anthropo-métonymique de Kalenge Yamukena Yantumbi qui, pourtant, n’a jamais quitté la pièce, et qui veille silencieusement derrière la signature, comme l’origine veille derrière toute parole qui persiste à chercher son commencement.
Vous déclarez ce propos : « Donnez-moi une arme et quelques gamins, je vous forme une milice. Donnez-moi des gamins et une classe, je vous forme une élite. » Vous nous expliquez ?
Cette formule ne célèbre aucune naïveté pédagogique. Elle rappelle simplement que toute société décide, très tôt, de la destination qu’elle réserve à son avenir. L’enfance constitue une puissance disponible. On peut y déposer la peur ou l’intelligence, la haine ou la curiosité, le ressentiment ou le discernement. Les armes ne fabriquent jamais la violence ; elles rencontrent des imaginaires que l’éducation a abandonnés. Et l’école, lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation la plus profonde, devient ce lieu paradoxal où l’on apprend à désobéir aux fatalités sans désobéir à la dignité humaine. Voilà pourquoi, assumant la mission que m’incombe un employeur foncièrement ingrat (l’État-à-trois-poids-deux-mesures congolais !), j’enseigne avec autant de gravité que d’espérance.
Vous continuez à croire au pouvoir de la poésie, de la pensée pour éclairer la nuit. Vous murmurez à la jeunesse, vos saillies ne cessent de tomber et vos prises de position sont toujours frontales et claires. D’où vient que l’on passe votre pensée pour hermétique ?
(Rires) Je crois que notre époque entretient avec la clarté une relation paradoxale. Nous confondons souvent la simplification avec la lumière. Certaines idées exigent un détour, comme certaines montagnes refusent les ascensions trop rapides. Le détour n’est pas un luxe stylistique ; il correspond parfois au rythme même selon lequel une vérité consent à apparaître. Et j’assume volontiers cette lenteur. Je préfère une phrase qui accompagne durablement un lecteur à une formule brillante qui l’abandonne aussitôt consommée.
La voix du poète est-elle encore intelligible dans notre société, avec ce déploiement d’informations un peu partout sur les réseaux sociaux, ces images qui se consomment à la chaîne ?
Plus le bruit s’étend, plus le silence, lui, devient précieux. La poésie ne rivalisera jamais avec la vitesse des flux numériques. Ce n’est d’ailleurs pas sa vocation. Elle travaille dans une autre temporalité, presque géologique, où une seule image peut survivre à des milliers de notifications. Je demeure convaincu que l’être humain finit toujours par éprouver la nostalgie d’une parole qui ne cherche pas seulement à informer, mais à transmuer son regard. La poésie répond à cette nostalgie avec une patience millénaire.
Quand est-ce que ça fait poésie ?
Eh oui ! Quand ? Peut-être lorsque les mots cessent d’occuper la page pour commencer à habiter celui qui les lit. La poésie surgit lorsqu’une langue découvre en elle-même une profondeur qu’elle ignorait porter. Elle survient dans cet infime déplacement grâce auquel une pierre redevient une énigme, un visage une promesse, une blessure une source. Et l’on s’aperçoit alors qu’un poème n’ajoute presque rien au monde. Il retire simplement l’épaisseur d’habitude qui nous empêchait de le voir. C’est peu, sans doute. C’est immense pourtant.
Extrait de Délices immondes
Des espoirs
[…]
...écoutez-la
peuple-rendu-bagnard
bagnard-à-tant-suer
tant-suer-à-tant-puer
tant-puer-à-tant-geindre
geindre sous la botte
la botte maculée de sang innocent...
Par Bkabel, 10 septembre 2026
[1] Biyogo, G. [2005] : Adieu à Jacques Derrida. Enjeux et perspectives de la déconstruction, Éd. L’Harmattan, Coll. « Recherches et pédagogie », Paris, p. 9.
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