VOIX D’AUTEUR : « Le kasàlà traverse une profonde période de mutation, s’il n’est pas tout simplement en train de s’éteindre », Kapanga Beya, poète et slameur kasaïen.
Poète, slameur et figure majeure de la sensibilisation aux livres dans sa communauté, Kapanga Beya anime un club de lecture « Mushimi » à Mbuji-Mayi, dans sa ville natale, réunissant des lecteurs, plus particulièrement des jeunes, autour des livres et discussions littéraires de tous les horizons. Kapanga Beya construit et transmet depuis des années déjà sa passion pour le livre et la littérature..
Poète, slameur et figure majeure de la sensibilisation aux livres dans sa communauté, Kapanga Beya anime un club de lecture « Mushimi » à Mbuji-Mayi, dans sa ville natale, réunissant des lecteurs, plus particulièrement des jeunes, autour des livres et discussions littéraires de tous les horizons. Kapanga Beya construit et transmet depuis des années déjà sa passion pour le livre et la littérature à travers plusieurs initiatives : Café littéraire, sensibilisation à la lecture dans les écoles, poésie, slam, kasàlà, etc.
Ma rencontre avec lui remonte à une année, lors d’un café littéraire organisé par la Cène Littéraire et Le Kiosque Littéraire à Lubumbashi. Alors qu’il chantait le Kàsàlà en tshiluba, j’imaginais mille rêves en train de veiller.
Contacté ce matin, il m’a ouvert les portes de sa bibliothèque de survie.
VOIX D’AUTEUR : à quoi ressemble ta bibliothèque de survie ?
KAPANGA BEYA : Ma bibliothèque de survie ressemble à une place publique. Un marché, par exemple. Un grand marché au bord du fleuve, où l’on entend des voix, des cris, des rires, des pleurs et des chants venus de partout : du Kasaï (d’où j’aurais aimé répondre à cette question), des deux Congo, d’Afrique et d’ailleurs. Dans une allée, on entend Fiston Mwanza Mujila manier un vieux saxophone et, devant lui, une foule en extase exécute La danse du vilain. Un peu plus loin, Sony Labou Tansi crie, jase jusqu’au dernier souffle de ses poumons, et le fleuve déborde de ses mots. Sur la rive, Sinzo Aanza arrive de Kinshasa avec ses personnages cabossés, tandis que Vincent Lumbume discute avec Coryphée, cet oiseau conteur. Que personne ne semble pressé de faire taire.
C’est un marché sans frontières. Il s’élargit et se rétrécit selon les jours. Et je trouve cela mieux ainsi.
Quel livre a marqué ton enfance ?
Il y a une semaine, j’étais assis à La Félicitée avec N’Anza. Un endroit cool, fidèle au calme qu’impose Kolwezi, loin de la poussière et des cris des receveurs de taxi. Moi, une Chui en sueur. Lui, comme d’habitude, fidèle à sa Tembo.
Là-bas, il m’a posé une question qui ressemble à celle-ci :
— Qu’est-ce que tu lisais dans ton enfance ?
— Je ne sais pas. Ou je ne sais plus.
C’était ma réponse.
Je ne me souviens pas d’une enfance de lecteur. Je n’avais ni la voracité ni la discipline que racontent beaucoup de littéraires lorsqu’ils évoquent leurs jeunes années. Pas de poésie. Pas de romans. Pas de Réveillez-vous. Ce n’étaient pourtant pas les livres qui manquaient. Mon père en avait plein son salon. Peut-être que ce n’était pas encore l’heure. Pas le bon moment. Puisque toute bonne chose arrive au temps fixé. J’ignore si tu crois à cette théorie. Moi, je ne sais plus. Mais s’il faut répondre à ta question, je dirais : aucun.
Un livre qui t’a donné envie d’écrire ?
Plusieurs livres m’ont donné envie d’écrire. Ou mieux, sont venus raviver un peu plus encore, ce désir d’écrire. Une dizaine, peut-être. Mais s’il ne fallait en citer qu’un, ce serait Les Catilinaires d’Amélie Nothomb. C’est un court récit que j’ai ouvert par hasard, un soir d’ennui, simplement pour passer le temps. La tension dramatique, la fluidité du style et l’étrangeté de l’histoire m’ont tellement ébloui que je me suis dit : il faut que j’écrive, moi aussi, mon premier roman. Et j’espère pouvoir le faire un jour. Je croise les doigts.
Un livre que tu aurais aimé écrire ?
Il y a un chef-d’œuvre que j’aurais aimé écrire de toute ma vie : La vie et demie de Sony Labou Tansi. J’aurais tant aimé écrire une œuvre capable de secouer les consciences comme celle-là. Tant aimé posséder cette écriture agile qui bouscule la syntaxe française, invente des mots et impose un rythme presque haletant. C’est l’un des plus grands romans que j’aie jamais lus. Sa liberté, sa force et son « insolence » continuent de me fasciner. Chaque fois que j’y retourne, comme on retourne au bordel, je me dis la même chose : j’aurais aimé être Sony. Le max de Labou Tansi.
Un livre que tu serais prêt à apprendre par coeur pour le transmettre si tous les livres devraient disparaître ?
Quittons l’imaginaire. On ne va rien supposer. Je suis prêt à apprendre par cœur non pas un livre, mais tous les kasàlà du Kasaï pour pouvoir les transmettre aux générations futures. Ceci est une urgence. Le kasàlà traverse une profonde période de mutation, s’il n’est pas tout simplement en train de s’éteindre. Et pour assurer sa survie, il est plus qu’importantde continuer à le transmettre. Alors si je devais apprendre quelque chose par cœur, ce ne serait pas un roman. ni un recueil de poésie. Ce serait les kasàlà avec leurs généalogies, leurs exploits, leurs chants, leurs louanges etc.
Le livre qui t’a fait pleurer ?
Quelle drôle de question ! (rires) Plusieurs livres m’ont laissé plus de frustrations que de pleurs. Plus de questions que de réponses. Certains ont laissé des trous. Certains des silences. D’autres des blessures qui refusent le pansement jusqu’à ce jour. Les livres m’ont bousculé plus que la vie elle-même pourtant, je continue à lire. J’espère, un jour, y trouver quelque chose qui puisse tenir debout.
Un livre pour tomber amoureux ?
Tomber amoureux de qui ? De quoi ? Mais bref, les poètes ont parfois la gentillesse de trouver les mots qui nous manquent avant nous. Et si l’on cherche à tomber amoureux, je recommanderais un recueil de poèmes : « L’Amour, la poésie » de Paul Éluard. Je ne sais pas s’il fait naître l’amour. Mais il nous apprend peut-être à le reconnaître lorsqu’il passe. Et c’est déjà beaucoup.
Un livre qui n’a pas encore été écrit ?
Un livre qui n’a pas encore été écrit ? Je ne sais pas. Je n’y ai jamais vraiment réfléchi. Mais je crois qu’il existe quelque part un livre qui n’a pas encore été écrit et qui mérite bien de l’être. Serait-ce le mien? Mon premier roman ? Le roman de ce jeune du Kasaï qui hésite encore ? J’ignore encore, en tout cas.
Un livre de ta bibliothèque pour crâner dans la rue ?
Aucun. Les livres ne sont pas des trophées. Je n’ai jamais compris cette manie de les exhiber pour convaincre les autres qu’on est un grand lecteur. C’est du grand n’importe quoi. Nous sommes lecteurs, ou nous ne le sommes pas. Et s’il faut crâner, ce ne sera jamais par la couverture d’un livre, mais par la qualité de nos conversations, de nos idées et parfois ou surtout de nos silences.
Et s’il n’en devait rester qu’un ?
« Parole de perroquet » de Ya Vince. Peut-être justement parce que je n’ai jamais réussi à le finir. LOL !
Et l’amour dans tout ça ?
L’amour est omniprésent. Il est dans tous ces livres que j’ai offerts, prêtés, lus, pas lus et jetés. Il est dans nos discussions, nos partages, nos rires, nos colères, dans la bière et, pour finir, entre de bonnes jambes.
Un article par Bkabel, 24 juin 2026
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