À Gustave, le fou lettré.
Un homme brillant devenu fou, ignoré et abandonné par tous, meurt dans l’indifférence, révélant notre manque d’humanité et la valeur que nous n’accordons aux autres qu’après leur disparition.
C’est parce qu’il a eu le malheur d’être fou que nous l’avons laissé être rongé par cette infection. À cause de ses fonctions mentales dérangées, il n’a su crier à l’aide et même s'il l’avait fait, qui d’entre nous aurait eu de la compassion ? On l’aurait sans doute ignoré à cause de son hygiène déplaisante.
Il s’appelait Gustave. J’ignore son nom de famille, comme la plupart d'entre vous, je n’ai jamais cherché à le savoir. Je nous en veux ! Depuis que j’ai débuté mes études universitaires, je le voyais à peu près chaque jour, sillonnant dans les couloirs et les auditoires de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines. Je l’observais souvent, principalement depuis que mon père, qui a étudié dans la même faculté, m’a dit qu’il l’avait connu du temps où il avait le pouvoir de son esprit.
À ce qui se raconte, il était très intelligent. L’on ignore ce qui l’a rendu dément, on sait seulement que tout le monde l’a déconsidéré après cela. Ce qui me marquait chez ce fou, c’est sa belle expression française. Il s’exprimait mieux que certaines personnes dotées de toutes leurs facultés mentales.
Pendant que nous autres usons de tournures teintées de bassesse linguistique telles que : « Donne-moi un peu ceci ou cela », lui, quand il quémandait de l’argent, il le faisait avec une finesse captivante et une élégance indicible.
Un jour, je l’ai entendu dire à un professeur : « Professeur, à ma grandeur, cinq cents francs me suffiraient. » Et dire qu’il avait conscience de sa grandeur ! Vous vous direz peut-être : Quelle grandeur ? Ce n’est qu’un fou, après tout ! Détrompez-vous ! Ce qui fait la grandeur ou la valeur d’un homme, ce ne sont pas ses facultés mentales. J’en connais nombreux qui ont leur cerveau en place, mais qui savent nous en faire douter. Pour ma part, être humain, c’est déjà avoir de la valeur.
Je cite à ce propos Henri-Frédéric Amiel qui disait : « Respecter dans chaque homme, “l’homme”, sinon celui qu’il est, au moins celui qu’il pourrait être, qu’il devrait être. » Respectons le feu Gustave, au moins du fait qu’il soit un homme ou même de l’homme qu’il aurait pu être, professeur d’université ou grand écrivain. On n’en sait rien.
Respectons le fou lettré, puisque lui, il était respectueux. Je me souviens qu’un jour, il m’a dit : « Ma fille, peux-tu me donner mille francs ? » Qui pourrait résister à une demande faite aussi noblement que celle-là ? Même les parents africains ne s’adressent pas avec autant d’estime à leurs jeunes enfants. Cependant, lui, avec toute son anormalité, il n’a pas oublié les expressions de politesse.
Je suis convaincue que sa démence lui a laissé quelques séquelles d’intelligence. Ce n’était pas un fou ordinaire, il y avait une once de raison en lui. Une des preuves banales serait que, contrairement à tous les malades mentaux que l’on croise dans la rue, se promenant légèrement habillés et quelque peu dévêtus, lui ne l’a jamais osé. Il portait toujours un pull-over épais et un pantalon assez large, comme un brave homme qui, malheureusement, s’est fait dérober la vie par une vilaine plaie, en étant ignoré de tous.
C’est avec une profonde honte que j’écris cet hommage. J’ai honte de moi. Je m’en veux d’avoir pensé à honorer la grandeur du fou lettré, alors qu’il ne peut désormais ni me voir, ni m’entendre. Le pire, c’est que je le fais après des semaines. J’ai toujours détesté les hommages qui sont faits après la mort des êtres que l’on estime, si de leur vivant, on n’a même pas pensé à ces initiatives. L’honneur ne réchauffe que les cœurs battants encore. Je pense que si le monde tenait compte de cela, on assisterait à plus d’hommages de vivants qu’à ceux de défunts.
Je conclus cet hommage en laissant ici des larmes. Des larmes que je qualifie d’hypocrites puisqu’elles sont tardives. Des larmes que je verse pour le manque d’humanisme de mon entourage, qui a regardé cet homme mourir d’une plaie qu’il aurait pu guérir. Des larmes qui déplorent la perte de cet homme chaleureux, respectueux… de ce fou lettré !
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