À l'occasion de la Journée mondiale du théâtre, célébrée chaque 27 mars

0 334 30 Mars 26 Introduction

À l’occasion de la Journée mondiale du théâtre célébrée chaque 27 mars , la rédaction de Kiosque Littéraire s’est entretenu avec Trésor Mbikavu, qui partage une vision du théâtre comme un art à la fois éducatif, engagé et reflet de la société congolaise.

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À l’occasion de la Journée mondiale du théâtre, célébrée chaque 27 mars, la rédaction de Kiosque Littéraire a eu le privilège de s’entretenir par téléphone avec Trésor Mbikavu, passionné de théâtre, praticien et chercheur en art dramatique. Entre souvenirs, réflexions profondes et regard critique sur cet art au sein de la société congolaise, il nous livre une vision du théâtre à la fois humaine, éducative et engagée.

 

KL : Bonsoir, monsieur Trésor Mbikavu.

TM : Bonsoir Kiosque littéraire!

KL : Aujourd’hui, c’est la Journée mondiale du théâtre. Dites-nous, qu’est-ce que cette journée réveille au fond de votre cœur ?

TM : En me basant sur la thématique que propose cette année l’Institut International du Théâtre (ITI), qui parle du théâtre comme « Espace de réflexion artistique et d’engagement éthique », je pourrais dire que le théâtre réveille en moi plusieurs souvenirs. C’est avant tout ce combat que je menais pour être dans les salles de théâtre, à l’Institut français par exemple. C’est aussi ces beaux moments de voir émerger des artistes au bout de leur combat, par exemple la troupe Seringu’Art qui est un groupe d’amis, de jeunes qui avaient déjà à l’époque la volonté de faire des choses. Je les voyais commencer, travailler dur jusqu’à devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. Ce sont tous ces grands moments du théâtre où l’on avait des jeunes qui se battaient pour faire vivre l’art théâtral au niveau de la ville de Lubumbashi.

Mais cela me rappelle aussi de grands moments du théâtre comme le festival Temps du Théâtre où l’on avait une programmation diversifiée, où des troupes locales étaient programmées à côté des troupes internationales. Ces moments-là étaient des moments de rencontres où l’on quittait parfois tard l’Institut français. Moi, je me rappelle par exemple la programmation de Gustave Akakpo qui jouait une pièce dont j’ai oublié le titre. C’était une pièce très intermédiatique où il interprétait le rôle de journaliste sur un plateau de télévision ; je me rappelle par exemple la production d’une troupe de Kinshasa qui jouait Monsieur le Président. Je me rappelle l’adaptation du roman de Yasmina Khadra, La Dernière Nuit du Raïs, par Israël Tshipamba qui m’avait fortement marqué parce que c’était la première fois que je découvrais l’auteur et son roman. Je trouvais cette adaptation, qui était carrément une lecture scénique, très bien faite, car elle créait un contact avec le public sur le plan émotif. C’était très intéressant de participer à ce type de spectacles.

Je me rappelle aussi la mise en scène de Catharsis de Gustave Akakpo par la Troupe Seringu’Art, une mise en scène réussie avec une scène qui commençait à l’extérieur avec le public ; on ne pouvait même pas s’imaginer, en tant que public, que la pièce avait déjà commencé, mais c’était ce qu’ils avaient prévu pour commencer leur pièce. Vous aviez là un public absorbé par l’action des acteurs. Et en rapport avec le thème, cela me dit que la scène congolaise est vraiment un espace de réflexion artistique. Regardez tout ce que je viens de vous décrire ici : c’est une diversité de mises en scène qui passent de l’adaptation à un autre type de travail. La mise en scène devient comme une sorte de laboratoire où l’on teste plusieurs outils de l’esthétique théâtrale. Et le théâtre se définit, dans le cadre de sa pratique tout comme de son écriture, comme un espace de travail sur l’esthétique, mais aussi un espace de réflexion sur l’éthique. Même si le théâtre contemporain est réputé être un théâtre aux antipodes de la bienséance, au niveau de Lubumbashi, le théâtre est resté quand même un théâtre décent, un théâtre qui recherche encore la bienséance, donc un espace d’engagement éthique.            

KL : Quelle est son utilité dans la vie humaine (le théâtre) ?

 

TM : Le théâtre a d’abord deux grandes fonctions : celles de distraire et d’éduquer (d’instruire). Comme disait Bertolt Brecht : « Il n’y a pas de différence entre divertir et instruire, car il y a plaisir d’apprendre ». C’est que nous apprenons en nous distrayant ; ce n’est pas la même chose qu’apprendre à l’école, là on apprend par des mécanismes de divertissement. Le théâtre participe ainsi à la construction de l’homme. C’est-à-dire que parmi les outils qui peuvent permettre de bâtir l’homme, il y a l’école, il y a tout ce qu’il peut y avoir, mais il y a aussi le théâtre.

C’est comme ça que parfois en RDC, nous cherchons le développement, et ce développement nous le cherchons dans quoi ? Dans la construction de bâtiments, de grandes routes, etc. On y met énormément de moyens, et par la suite on se rend compte que tout ce que nous construisons est détruit par les mêmes personnes qui voient comment l'État s'investit sérieusement. On va construire des routes et, par la suite, on va se rendre compte que les mêmes personnes pour qui l’on construit vont déverser des déchets de leurs ménages sur la route. C’est parce qu’on a oublié qu’avant de bâtir la ville, il faut bâtir d’abord l’homme qui habite la ville. Et pour bâtir l’homme qui habite la ville, il faut mettre en place des mécanismes et des outils qui permettent de le bâtir. Parmi ces outils, vous avez le théâtre qui peut permettre de construire l’intérieur de l’homme pour que cet homme soit capable d’habiter la modernité que l’on veut. On ne peut pas chercher une ville moderne avec un homme qui demeure encore primitif, non !

C’est comme ça que dans d’autres pays, d’autres villes, vous avez un système culturel bien établi sur la base d’une politique culturelle claire et bien suivie. Vous avez des salles de théâtre (le théâtre de la ville), vous avez aussi des centres culturels qui permettent de mettre en place un système éducatif et de divertissement pour tout le monde. Aussi, le théâtre n’a pas que ces deux fonctions. Il a parfois la fonction de sensibilisation. À Kinshasa, à Lubumbashi, les ONG utilisent le théâtre pour sensibiliser la population sur de grandes questions telles que l’avortement, la planification familiale, le genre, les droits de l’homme. Le théâtre joue aussi une fonction publicitaire. Pour vendre leurs produits, tous ceux qui sont dans le monde des affaires recourent parfois aux hommes de théâtre, que ce soit dans le cadre de la publicité au sens traditionnel du terme ou encore dans le sens des influenceurs ; aujourd’hui la plupart des influenceurs, ce sont des hommes de théâtre, ce sont des comédiens, des humoristes qui sont appelés à faire ce travail de publicité. Vous verrez que la publicité est théâtralisée tant du point de vue de sa forme que par les acteurs qui l’animent. La fonction publicitaire est une grande fonction que joue le théâtre en RDC.         

 

KL : Vous souvenez-vous du moment où vous êtes tombé amoureux du théâtre ?

TM : Moi, j'ai commencé à m’attacher au théâtre à partir déjà de la Troisième Littéraire que je faisais au collège Kitumaini. On était deux amis qui nous intéressions totalement à l’écriture dans notre classe, et on s’appelait respectivement dramaturge et poète. Je n’écrivais pas encore de textes, mais j’étais très attaché au théâtre ; j’avais même créé une troupe qui réunissait les filles du lycée Wema et les garçons du collège. Nous n'avions jamais joué, mais nous répétions et nous étions même programmés pour jouer dans la salle Safina.

En arrivant à l’université, j’ai rencontré un homme, c’est le professeur Fabien Kabeya, qui a encore ravivé en moi cette flamme du théâtre, d’abord par la recherche et ensuite par la pratique théâtrale car il avait créé une troupe, la Compagnie de Théâtre Universitaire (CTU), où nous avions joué des pièces comme Madame je vous aime ou Les Aveugles. Cela m’a permis de passer du spectateur au praticien du théâtre. Ainsi, j’ai même réalisé mon mémoire de licence sur cette pièce de Maurice Maeterlinck, Les Aveugles. Ce travail me faisait passer du simple amateur au chercheur, à un critique de théâtre. Après, je me suis spécialisé dans le théâtre congolais contemporain en obtenant un Diplôme d’Études Approfondies (DEA) avec un mémoire sur ce théâtre. J’ai commencé à donner des cours de théâtre à l’université, à produire des articles dans des revues internationales, à participer à des activités scientifiques toujours sous cette casquette de critique d’art dramatique. Aujourd’hui, dans le cadre de mes recherches doctorales, je m’intéresse à l’écriture dramatique congolaise dans sa relation avec les institutions de théâtre. Je veux voir un peu comment l’institution théâtrale congolaise, dans sa configuration actuelle, influence l’écriture dramatique.      

 

KL : On dit souvent que le théâtre reflète la société. Selon vous, que dit-il de notre société aujourd’hui ?

TM : Mais ce n’est pas seulement le théâtre qui reflète la société, c’est l’art de manière générale qui est le reflet, qui est le miroir, comme disait Stendhal : « Le roman est un miroir que l’on promène le long d’une route ». Donc le théâtre reflète la société, reflète le monde, et ce reflet du monde, ce n'est pas seulement par ses thématiques, mais c’est aussi par sa manière d’être mis en scène, sa manière d’être écrit. C’est-à-dire que l’homme est conditionné socialement, et ce conditionnement fait que lorsqu’il a son inspiration, il ne peut pas se détacher de ce qui le conditionne.

Qu’est-ce que maintenant le théâtre reflète aujourd’hui ? Le théâtre congolais reflète sa société, la société telle qu’elle se présente : une société avec ses problèmes internes, ses crises sociales, sécuritaires, etc. Les dramaturges écrivent sur les guerres, les problèmes politiques, les crises financières, la crise de l’homme. Mais le théâtre contemporain est non seulement un théâtre ancré dans le territoire congolais, il est ouvert aussi vers l’extérieur. Parce que, toujours comme reflet de la société, la société congolaise d’aujourd’hui a plus d’ouverture vers l’extérieur. Les gens veulent de nos jours voir ce qui se passe en dehors du pays, ils ne veulent pas habiter leur territoire, ils cherchent à migrer. Le théâtre, sur le plan de sa forme et de son contenu, reflète aussi ce mouvement-là. Il est à la fois ancrage dans le territoire et ouverture vers l’extérieur.

Le théâtre congolais reste aussi la mémoire du passé. On réécrit l’histoire du pays : on va parler de Lumumba, de la colonisation belge, de la traite, de grandes figures de notre pays comme Kimbangu… Le théâtre parle de religions, de nos problèmes familiaux (les infidélités) ; c’est cet ensemble de choses que représentent sur scène nos metteurs en scène et nos dramaturges. Le théâtre parle de nous et il nous parle.

KL : Pensez-vous que le théâtre est suffisamment valorisé, ou est-il encore négligé dans un monde dominé par les téléphones et les réseaux sociaux ?

TM : Je ne dirais pas qu’il est négligé, le théâtre est en train de subir des mutations comme c’est toujours l’habitude lorsqu’il y a des innovations. À l’avènement de la lumière, on a mis fin au théâtre de la rampe ; avec l’arrivée de la télévision et du cinéma, le théâtre a connu d’autres changements. On a commencé par exemple à faire des captations, des représentations filmées et diffusées à la télé. Aujourd’hui, avec le numérique et les réseaux sociaux, le théâtre est en train de prendre d’autres formes. Je vais parler de Lubumbashi et du Congo parce que ce sont des espaces que je semble maîtriser le mieux. Nous avons produit un article sur la Covid-19 et son influence sur la production artistique ; c’est là que nous étions en train de constater que le théâtre était en train de prendre de nouvelles formes, il essayait d’épouser un peu l’évolution numérique.

Qu’est-ce qui s’est passé concrètement ? Puisque les gens ne pouvaient plus venir dans les salles à cause des mesures de confinement, les artistes humoristes ou autres ont commencé à suivre le public sur les réseaux sociaux. C’est comme ça que vous allez voir par exemple des mini-sketchs sur TikTok, YouTube, des humoristes présenter leur travail en ligne, ou même, quand le spectacle est entièrement joué en salle, il fait l'objet d'une captation et les morceaux de ces spectacles circulent par la suite sur les réseaux, soit il est entièrement déposé sur des plateformes comme YouTube. Des artistes comme Marco Mbayabu, Herman Amisi ou Bendji envahissent les réseaux. Il faut noter qu’au Congo, c’est plus le théâtre populaire qui est sur les réseaux ; le théâtre contemporain et classique tardent encore à être sur les plateformes. Mais ailleurs, des captations entières sont disponibles en ligne. Nos troupes de langue française ne veillent pas à cela la plupart du temps. Or cela nous permet d’avoir une base de données sur le théâtre.

S’il faut parler de l’usage des nouvelles technologies au théâtre contemporain, nous verrons que c’est plus au niveau de la mise en scène que les produits des nouvelles technologies sont intégrés, à la fois pour attirer le public et pour concurrencer le cinéma. Les réseaux sociaux interviennent plus dans la communication pour diffuser les affiches, pour annoncer leurs spectacles. Est-ce qu’il est négligé ? Je dirais que par l’État, le théâtre est un peu négligé. Parce que, dans tous les pays, pour que l’art vive, l’État subventionne en grande partie sa production. Le théâtre fait partie des arts qui sont considérés par les économistes de la culture comme des « arts archaïques ». Archaïques non pas dans le sens négatif du terme, mais dans le sens qu'ils ne produisent pas de revenus propres. La seule manière pour le théâtre de produire des revenus propres, c’est par la billetterie, or à Lubumbashi, en RDC, on ne vend pas de billets pour accéder à des représentations. Alors, comment vont vivre les artistes ou comment vont-ils réaliser leurs mises en scène, car tout cela demande des moyens ?

Mais ce n’est pas parce que l’État ne subventionne pas que le théâtre est négligé. Lorsqu’il y a manque quelque part, on cherche toujours comment combler ce manque ; c’est comme ça que le théâtre contemporain s'est tourné vers la coopération. Maintenant, ce sont les institutions diplomatiques telles que les Instituts français qui financent le théâtre. Vous avez aussi des centres culturels privés qui, eux, ne financent pas directement le théâtre, mais travaillent à capter les financements pour venir soutenir la culture au pays. Donc le théâtre n’est pas complètement abandonné mais il faut quand même interpeller le gouvernement pour qu'au-delà de ce que font les privés et les institutions diplomatiques, l’État aussi soit présent dans le soutien à la culture.

KL : Quels sont les combats invisibles que les comédiens mènent chaque jour ?

TM : C’est beaucoup de combats dans l’invisible. D’abord le combat économique. Le théâtre s’inscrit dans ce principe de dire que l’art ne nourrit pas son homme. C’est très difficile de vivre du théâtre. Alors le premier combat, c’est que les gens font du théâtre par passion ; cependant, pour vivre, ils sont obligés de combiner le théâtre avec d’autres petits boulots. Parfois on n’a pas de temps pour le théâtre, car plus on a de temps pour chercher les moyens de faire vivre sa famille, moins on a de temps pour le théâtre, et c’est ce qui affecte la qualité des spectacles. Il y en a quand même qui, malgré cela, ont fait du théâtre leur profession. Leur combat dans ce cas-là, c’est le combat des projets. Ils sont obligés de chercher des projets par-ci par-là. Donc nous avons ces deux types de personnes : d’abord ceux qui travaillent à temps partiel et ceux qui ont fait du théâtre leur unique profession.

Et sur le plan de la censure... Dans le cadre du théâtre de salle qui n’est pas trop suivi, on ne peut pas dire que le théâtre soit censuré, mais c’est le contraire avec le théâtre populaire des réseaux sociaux : on est suivi de près, on n'a pas toute sa liberté, on est vraiment censuré. Parfois on s’autocensure, car on se dit : « Si j’aborde tel sujet, il y a plein risque que l’on m’arrête ». Le dramaturge a toujours ce combat dans le silence. Quand il écrit, il veille toujours à ce qu’il écrit pour ne pas toucher les sensibilités pour ne pas ruiner sa carrière. Mais le plus grand problème se situe au niveau des finances, parce que vous êtes dramaturge, vous êtes comédien oui, mais il faut se réaliser aussi en tant qu'homme dans la société. Que faire alors ? Faudrait-il vivre par et pour le théâtre ou faudrait-il combiner d'autres boulots ? Quand on combine d’autres boulots, le risque est aussi de ne pas avoir des produits de qualité.

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