Chez moi
Habité par le mal du pays sans avoir quitté la frontière, je découvre trop tard que le bonheur que je cherchais dans l’Ailleurs moderne était déjà là, simple et vivant, au creux de mon village.
J'ai le mal du pays. Pourtant, je n'ai jamais enjambé la frontière nationale. Et ce que je ressens est un foutoir brumeux, une mosaïque de sensations faite de nostalgie, de chauvinisme et d'attachement mal sevré. Je ne me sens pas dans mon élément. Je ne suis qu'à trois cent cinquante kilomètres de chez moi, cela depuis seulement treize ans, et ma poitrine traîne un cœur d'un Magellan, d'un Filéas Fogg, d'un journaliste reporter s'étant pavané dans maints bleds à travers les six continents. J'ai trop vu, trop vécu et trop subi de cet Ailleurs féérique longtemps rêvé, fortement souhaité dans l'innocence de mon enfance.
C'est juste que je ne savais pas que je ne manquais de rien lorsque, pieds nus, je longeais Luvwa, providencielle rivière, avec dans la main gauche le nœud d'une tige rampante riveraine à laquelle étaient enfilés de façon esthétique une vingtaine de poissons, et la main droite soutenant deux ou trois bois secs ; que le jour où ma mère nous avait dit que dans deux jours nous quitterions le village, j'étais heureux. D'ailleurs, une panoplie de curiosités se rapportant à la Ville avait la faveur de me séduire : grimper dans une automobile pour la première fois, voir d'où venaient les vêtements, les assiettes, les vélos, les motos, etc., dormir dans des maisons cimentées et couvertes de tôle, sur des lits aux matelas en siphon, et par-dessus tout, quitter Sampwe, Balomotwa et le Mitwaba entier pour aller loin, là où la civilisation était moderne.
Rien de ce fantasme ne motivait ma mère et sa décision. Pour elle, comme une poule, il fallait nous couver, nous ses dix enfants, loin des combats de coq que se livraient les Mayi-Mayi et l'armée nationale. Oui, ces gens avaient réussi à entrer dans Sampwe pour la première fois. On racontait que la légèreté du nouveau chef avait fini par briser l'égrégore du village. Je retiendrai toujours ceci de leur entrée dans Sampwe : ces gens ne nous avaient rien fait à part nous demander à manger, puis l'armée congolaise était venue deux heures plus tard tirer sur quelques civils. Le soir, la Radio Okapi disait les exploits de cette armée qui avait tué et capturé des rebelles dans et autour de Sampwe.
Partis depuis cette année-là, je ne suis revenu chez nous que douze ans après, pour prendre une femme pour mon frère. Je n'avais pas le courage de me laisser bercer par le climat et la ripaille de ce coin creusé au pied de Nsonta. Peut-être que c'est là le début de ce trouble qui s'infecte des souvenirs de bonheur chaque jour un peu plus. Ah, que je suis malheureux d'oublier les moustiques, bunfwenye, tupobe, tupuja et autres insectes volants qui me pourrissaient la vie. Encore malheureux d'oublier les pénuries en sel, savon, allumettes, habits, la saison de pluie, lorsque nous nous retirions à Kisaoni pour cultiver la terre. En ces temps de pluie, la vie avait autre chose de plus que le sel : l'abondance de légumes, de poissons et de menus gibiers pour notre régal. Personne ne payait pour l'eau, Luvwa était à nous et à personne. Le feu, la brousse chaque année se chargeait de sécher des arbres pour nous. La terre abondait en nourriture qu'un joyeux travail mettait à table. On comprenait la mort. La maladie n'était qu'une fatigue, une insuffisance que les racines comblaient. Parfois une emprise que la médecine mystique jugulait. Il n'y avait pas feu au lac. Être riche signifiait avoir des terres, des champs et une famille nombreuse pour pêcher, chasser, cultiver et consommer. Nous avions de quoi être comblés, être heureux.
Malheureusement, Jésus et son Paradis suggéraient un bonheur plus grand que le nôtre ; la ville et ses factices pimpants nous miroitaient une richesse plus riche que la nôtre. L'école aussi s'invitait à la danse et déjà on semait en moi la croyance selon laquelle lire et écrire sur du papier valait mieux que tracer des sillons dans le champ, réciter mieux que conter.
Tout cela me séduisait bien jadis. Mais maintenant l'Ailleurs devenu familier, trop familier, nu de son mystère attirant, m'ennuie, me vide de ma joie de vivre. Les plaisirs d'ici sont des automates fades, des copies d'anciens spectacles. Ici les dieux y sont serviteurs, distributeurs de grâce et de richesse, et encouragent la paresse et la foi. Encore ici, les masques humains sont quotidiens, la société elle-même un puzzle de solitaires qui n'ont de rapport que commercial ; pour preuve, je me fais payer pour conter. Ici la richesse est une bulle de savon, un rien la périclite, c'est pourquoi on s'acharne à toujours l'accumuler. Imaginez, tout est truqué, tout est faux, artificiel, de la poule à l'amour en passant par les fleurs, le sol, les légumes, les poissons, les ongles et les cheveux.
Je veux rentrer chez moi. Je sais maintenant pourquoi la Nature ou Dieu ou mes parents m'ont fait naître là, ce n'est que là mon vrai bonheur. Je sais qu'il se peut que la gangrène de la ville s'y répande aussi et que ce train de vie m'ait fait oublier le travail pour vivre ; au moins une fois là-bas j'aurai la chance de semer dans une hanche de chez nous, celles d'ici me semblent fausses même dans leur déhanchement.
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