En- stances (Réponse à Kalombo II)

0 46 07 Juillet 26 Introduction

En parcourant ta brillante réflexion sur les instances de légitimation à partir du cas de Lubumbashi, j'ai ressenti le besoin d'apporter à mon tour quelques remarques à ce débat passionnant. Tes analyses ont le mérite de mettre en lumière les rouages souvent invisibles qui transforment une œuvre littéraire en objet reconnu, commenté et consacré. Elles invitent surtout à réfléchir à la manière...

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Cher Daniel,

En parcourant ta brillante réflexion sur les instances de légitimation à partir du cas de Lubumbashi, j'ai ressenti le besoin d'apporter à mon tour quelques remarques à ce débat passionnant. Tes analyses ont le mérite de mettre en lumière les rouages souvent invisibles qui transforment une œuvre littéraire en objet reconnu, commenté et consacré. Elles invitent surtout à réfléchir à la manière dont nos espaces culturels produisent, ou échouent à produire, leurs propres mécanismes de reconnaissance.

À mes yeux, il existe un préalable fondamental à toute chaîne de légitimation : les auteurs eux-mêmes doivent apprendre à connaître les instances qui structurent le champ littéraire. Trop souvent, les (nous) écrivains considèrent (considérons pour certains en tout cas que)  la publication comme l'aboutissement de leur travail, alors qu'elle n'en constitue en réalité qu'une étape. Une œuvre ne vit véritablement que lorsqu'elle entre dans un réseau de lectures, de discussions, de critiques, d'enseignements, de prix et de médiations qui lui permettent de circuler et d'acquérir une existence sociale.

Dans cette perspective, le rôle des éditeurs dépasse largement la simple fabrication du livre. Ils sont aussi des passeurs, des médiateurs culturels, voire des pédagogues. Leur mission devrait consister à accompagner les auteurs dans la compréhension de ces mécanismes de consécration, à leur faire découvrir les espaces où se construit la valeur littéraire et à les encourager à participer activement à la vie intellectuelle qui entoure leurs œuvres. 

Toutefois, lorsqu'on observe la situation lushoise, une difficulté particulière apparaît au niveau de ce que tu identifies comme le troisième bloc : celui de la critique. Théoriquement, la critique constitue un maillon essentiel du processus de légitimation. Elle éclaire les textes, les met en perspective, les situe dans une histoire, les interroge et les fait dialoguer avec d'autres œuvres. Bref, elle contribue à construire leur visibilité et leur valeur symbolique. Malheureusement, dans notre environnement culturel, cette fonction semble parfois dévoyée. Certains critiques paraissent davantage animés par le désir de démontrer leur supériorité intellectuelle pour ceux qui en ont une que par celui de servir les œuvres. La critique cesse alors d'être un exercice de compréhension pour devenir un exercice de démolition. On ne cherche plus à lire mais à condamner ; on n'analyse plus un texte, on juge son auteur ; on ne construit plus une réflexion, on règle des comptes.

Cette dérive est particulièrement préoccupante dans un écosystème littéraire en plein épanouissement peut être encore fragile. Là où les champs littéraires solidement établis peuvent absorber les conflits et les controverses, nos milieux culturels émergents ont besoin de critiques exigeants mais équitables, rigoureux mais bienveillants, capables de relever les faiblesses d'une œuvre sans pour autant décourager ceux qui écrivent. À force de transformer la critique en champ de bataille, nous risquons de décourager les vocations, de fragiliser les maisons d'édition et d'entretenir une méfiance généralisée entre les différents acteurs du livre. Le critique, qui devrait être un médiateur entre l'œuvre et le public, finit alors par être perçu comme une figure hostile, un procureur permanent, voire, pour reprendre une expression qui circule souvent dans nos milieux, un « vautour » tournoyant autour des textes à la recherche de leurs failles.

Or, aucune culture littéraire durable ne peut se construire dans un climat de suspicion permanente. La légitimation n'est pas seulement une question d'institutions ; elle est aussi une question de confiance. Confiance entre les auteurs, les éditeurs, les critiques, les lecteurs et les chercheurs. Lorsque cette confiance disparaît, l'ensemble de la chaîne se fragilise. Au fond, la véritable question est peut-être celle-ci : voulons-nous construire une culture de la compétition ou une culture de l'émulation ? Une culture où chacun cherche à discréditer l'autre ou une culture où chacun contribue à l'élévation collective du champ littéraire ?

Car les grandes traditions littéraires du monde ne se sont pas bâties uniquement sur le génie des écrivains. Elles se sont construites grâce à l'existence d'institutions solides, de revues sérieuses, de critiques crédibles, d'universités engagées et de lecteurs exigeants. La légitimation n'est jamais l'œuvre d'un seul acteur ; elle est le résultat d'une coopération intellectuelle de longue haleine. Ces réflexions, que je livre ici de manière pêlemêle, m'amènent à te soumettre quelques interrogations qui pourraient nourrir la suite de cette réflexion notre débat :

1.      Penses-tu qu'en l'état actuel, les instances de légitimation présentes à Lubumbashi parviennent réellement à reconnaître les œuvres selon des critères justes, transparents et durables ?

2.      Les mécanismes de consécration existants permettent-ils véritablement d'assurer la postérité des livres, ou ne produisent-ils qu'une visibilité éphémère limitée à quelques cercles restreints ?

3.      Ne serait-il pas temps de penser de nouvelles formes de légitimation adaptées à notre contexte, capables d'articuler exigence critique, accompagnement des auteurs et rayonnement des œuvres ?

4.      Comment pourrions-nous nous inspirer de modèles éprouvés ailleurs tout en évitant leur simple reproduction, afin de bâtir des institutions authentiquement lushoises, enracinées dans nos réalités culturelles et nos ambitions intellectuelles ?

Peut-être que l'avenir de notre littérature dépend moins du nombre d'écrivains que nous produisons que de notre capacité collective à construire des espaces crédibles où leurs œuvres pourront être lues, discutées, transmises et reconnues. Je pense modestement même si c’est pour faire beau que la véritable légitimation n'est pas un acte administratif ni une faveur accordée par quelques-uns. Elle est une conquête patiente du temps, de la lecture et de la mémoire.

 

Jean-Marc Ilunga, moi aussi pour Kiosque Littéraire

 

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Jean Marc Ilunga

Jean-Marc Ilunga est écrivain, chroniqueur littéraire et enseignant-chercheur en Lettres.

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