Le vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway

0 115 13 Juillet 26 Introduction

Le vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway raconte le combat physique et intérieur de Santiago, un vieux pêcheur qui, à travers son affrontement avec un immense poisson, célèbre la dignité, la persévérance et le lien profond entre l'homme et la nature.

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Je viens de terminer en une seule journée Le vieil homme et la mer, ce roman court et captivant écrit en 1951 et publié en 1952 par Ernest Hemingway. Mon objectif initial était de raviver le plaisir de lire (eh oui, à un moment donné, tout le monde perd tout intérêt pour la lecture), mais il a fini par raviver bien plus que cela.

Ce livre raconte l’histoire de Santiago, un vieux pêcheur cubain qui, après quatre-vingt-quatre jours sans la moindre prise, prend la mer, déterminé à conjurer le mauvais sort. Ce vieux pêcheur, aux yeux couleur de mer, joyeux et indomptables, qui vit presque de la mendicité, mais maîtrise son art à la perfection, cache un passé glorieux, entrevu seulement dans un vague souvenir : celui d’un jeune homme à la force colossale, capable de tenir une journée entière au bras de fer, un homme viril surnommé « Le Champion ». Mais il ignore que la mer lui offrira l’occasion de prouver qu’il n’a pas perdu toute sa splendeur, qu’il est encore vivant et assez fort pour accomplir un exploit hors du commun : un combat acharné contre un poisson gigantesque qui durera trois jours interminables. L’issue de cette lutte est si ambiguë qu’il est difficile de déterminer si Santiago en sortira vainqueur ou si c’est le poisson qui l’emportera. Peut-être sont-ils tous deux perdants, car l’identification qui se produit entre Santiago et le poisson est quasi absolue.

Très souvent, presque tout mon entourage « parle de la mer comme d’un adversaire, d’un lieu, voire d’un ennemi ». Mais dans ce livre, le vieil homme l’a toujours conçue comme appartenant au genre féminin, comme une force qui accorde ou refuse de grandes faveurs, et si elle commet des actes pervers et terribles, c’est par nécessité. De cette mer féminine, au cœur même de laquelle le pêcheur est intégré, naît une mélancolie envers le monde aérien, symbolisée par les hirondelles : « Pourquoi avoir créé des oiseaux si délicats et si beaux que ces hirondelles de mer, alors que l’océan est capable d’une telle cruauté ? » Plus tard, Santiago dira qu’il est heureux de ne pas avoir à tuer les étoiles comme il le fait avec les poissons.

Le paradoxe central du livre est particulièrement évident tout au long du déroulement du combat. Le pêcheur fait partie intégrante de ce monde, un élément parmi d’autres, mais en même temps, en tant que prédateur, sa mission est de capturer et de tuer du poisson. Pourtant, la relation qu’il tisse avec le poisson est si empreinte d’empathie qu’on pourrait presque parler d’une amitié fondée sur l’admiration et le respect. Cette contradiction s’exprime à travers des pensées complexes qui résument cette dualité : « Poisson, je t’aime et te respecte profondément. Mais je te tuerai avant la fin de la journée » ; plus tard : « Je voudrais nourrir le poisson. C’est mon frère. Mais je dois le tuer et rassembler mes forces pour cela » ; ou encore : « Le poisson est aussi mon ami. Je n’ai jamais vu de poisson pareil, ni même entendu parler d’un tel poisson. Mais je dois le tuer. » Un instant, il hésite à tuer le poisson, auquel il a conféré une aura mystique qui le place même au-dessus de l’homme, indigne de goûter sa chair : « Sont-ils dignes de le manger ? » Non, certainement pas. Personne n’est digne de le manger, à en juger par son comportement et sa grande dignité.

Pourtant, le vieil homme doit tuer le poisson, car c’est le devoir d’un pêcheur. Bien que cela semble être un mélange de nécessité et de fierté qui le pousse à se résoudre à tuer le poisson, c’est plutôt une fatalité, un destin, comme si être pêcheur était son seul chemin. « La pêche me tue autant qu’elle me donne la vie », pense-t-il dans ses derniers instants, alors qu’il s’apprête à atteindre la terre ferme. Car il aimait le poisson de son vivant et il continue de l’aimer après sa mort.

La relation qui se tisse entre l’homme et la nature tend à les confondre. Ainsi, d’une part, la nature s’humanise, et c’est ce sentiment qui pousse Santiago à s’adresser à un petit oiseau posé sur la barque comme à un homme, l’invitant à tenter sa chance « comme n’importe quel homme, oiseau ou poisson ». Plus tard, le vieil homme exprime ses doutes quant à la suprématie de l’homme sur la nature, admettant que, de fait, les êtres humains ne sont rien comparés aux grands oiseaux et aux bêtes, avant de confirmer son désir d’être un animal : « Malgré tout, je préférerais être cette bête là-bas, dans l’obscurité de la mer. »

Après trois jours d’activité ininterrompue, la confrontation prend une dimension irréelle, empreinte d’une qualité onirique. Sur le chemin du retour, le vieil homme suggère à plusieurs reprises que tout cela n’était peut-être qu’un rêve, plus poussé par le désir que cela soit ainsi que par une réelle conviction. Il est vrai que le vieil homme perd le fil de ses pensées à plusieurs reprises, mais il est étonnant de constater à quel point il reste incroyablement lucide jusqu’à la toute fin. Parler à voix haute n’est pas le moindre signe de délire chez un esprit qui se croit toujours en mer, impressionnant après trois jours, et chez un corps qui ne fait qu’un avec son environnement. Ce n’est qu’à l’issue tragique que son esprit commence à s’obscurcir légèrement, et il se met même à douter : est-ce lui qui guide les poissons ou les poissons qui le guident ? « Qu’il me guide s’il le veut. Je ne suis meilleur que lui que grâce à mon habileté, et il n’avait pas l’intention de me faire du mal. » Finalement, ils ne font plus qu’un, et peu importe qui tue qui.

Lorsque le premier requin attaque le poisson, le vieil homme s’est tellement identifié à sa prise qu’il a l’impression qu’elle est attaquée dans sa chair même. À cet instant, son combat se transforme, car jusqu’alors, son affrontement avec le poisson était une lutte d’endurance et d’usure, une attente patiente ; désormais, avec les requins, le choc est primitif et brutal. À chaque attaque, le poisson s’affaiblit, et il faut agir vite. Cet homme qui paraissait calme et paisible retrouve un peu de sa jeunesse perdue, cette force qui lui a valu le surnom de « Champion », et transforme tout ce qui lui tombe sous la main en arme pour protéger sa prise. Et les requins qu’il parvient à tuer ne sont pas des victoires personnelles, mais partagées avec le vieux poisson. Pourtant, il sait qu’il a échoué dès le départ : il a commis l’erreur de s’aventurer trop loin du rivage, et maintenant, lui et le poisson vont devoir en payer le prix. La frustration du vieil homme qui se sait vaincu avant même d’être attaqué par l’ennemi est dévastatrice, et elle se traduit par une phrase sincère et profonde qui exprime cette frustration et témoigne en même temps de sa communion avec la nature, une phrase prononcée aux requins, comme s’ils étaient conscients du destin tragique de l’homme : « Mangez ça, messieurs. Et rêvez que vous avez tué un homme. »

En bref, Le vieil homme et la mer pourrait être considéré comme un parfait exemple de poésie épique moderne : tragique et défaitiste, avec l’amertume du héros vaincu, mais profondément instructif. Les efforts du vieil homme semblent peut-être vains, mais il ne faut jamais abandonner un combat sans avoir épuisé toutes ses ressources. Car, en réalité, la frontière entre victoire et défaite est parfois floue. Car il nous arrive de croire avoir perdu alors que nous avons gagné, et d’avoir gagné alors que nous avons perdu.



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Image de profile de Stéphane Kabamba, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Stéphane Kabamba

Écrivain-poète & Blogueur, l'écriture et la lecture révèlent mon moi versifié

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