Kinshasa a tout donné (ou comment célébrer jusqu'à la dernière goutte)
Kinshasa a tout donné, Hier, les Léopards ont gagné. La ville a explosé de joie : on a crié, couru, dansé, partagé, jusqu’à vider frigos et bars, jusqu’à la dernière goutte. Et même sans bière, on a continué à rire, parce qu’au fond, il ne restait plus que l’essentiel : nous.
Hier, les Léopards ont gagné. La Coupe du monde, sera pour nous, peut-être. La ville a tremblé. On est sortis dans les rues en liesse. On transpirait. On hurlait. On embrassait même les gens qu'on croise tous les jours sans les voir, ils sont devenus nos frères. La dame du marché pleurait en tenant son pagne. Le vieux monsieur qui marche toujours lentement avec trop de charismes a soudain couru. On a couru tous. On ne savait pas où on allait, mais on courait.
Les klaxons, ça n'arrêtait pas. Pas ceux des taxis qui râlent, non. Les klaxons joyeux, qui disaient : " T'as vu ? On a gagné ! " Dans chaque parcelle, les télévisions crachaient la même image, et on la regardait encore et encore, comme si on voulait s'assurer que c'était vrai. Le but, l'arbitre, le stade qui explose. Et nous, dehors, qui explosions aussi.
Alors on a ouvert les frigos. Ce qu'il en restait.
Les bouteilles qu'on gardait pour le jour où on aurait quelque chose à fêter. Et, ce jour était arrivé. C'était hier. Le jour de la qualification au mondial. On a tout sorti. On a débouché sans compter. Les voisins sont venus avec ce qu'ils avaient. D'autres sont arrivés les mains vides, mais le cœur plein. On les a servis quand même. Quand on a quelque chose à fêter, on ne demande pas qui a ramené quoi. On sert simplement. C'est la règle.
Les bars, eux, ont fait le plein.
Les gens s'entassaient, parlaient fort, riaient fort. On refaisait le match. On racontait le but comme si on y était. Chacun y mettait sa version. Le but devenait de plus en plus beau à mesure que les verres se vidaient. À la fin, ce joueur dont je n'ai pas saisi le nom a dribblé toute l'équipe adverse. Et cela deux fois, avant de marquer. Personne ne corrigeait. La vérité, c'était la joie. Pas les détails.
On a dansé.
Dans la rue, sur les trottoirs, devant les portes. Ceux qui ne savent pas danser, ont dansé. Ceux qui ne savent pas chanter ont chanté. Les mamans ont sorti le gratin. Les papas ont sorti leurs histoires. Les enfants couraient partout, imitant le buteur, glissant sur les flaques. Personne ne les engueulait. Ce soir-là, tout était permis. Et puis, au plus fort de la fièvre, alors que les corps n'en pouvaient plus et que les voix commençaient à lâcher, la nouvelle a commencé à circuler, d'abord comme une rumeur, puis comme un couteau.
- " Il n'y a plus de bière. "
On a rigolé. On a cru à une blague. Un mec qui voulait faire le malin, garder sa caisse pour lui. Mais le gars du bar d'en face a confirmé. Celui de la boutique en bas aussi. Le frigo était vide. Les étagères aussi. Les dépôts étaient secs comme le lit de la rivière en saison sèche.
Alors on est partis en chasse. Par groupes. Par bandes. Comme une expédition. On a fouillé Kintambo. Rien. On a sondé Ngaliema. Nada. On a investi Lemba, Matonge, jusqu'à Masina. Partout, la même vision d'horreur : des frigos ouverts, béants, vides, comme des bouches qui n'en peuvent plus d'avoir crié. Les gérants nous regardaient avec des yeux de chiens battus. Certains nous montraient le cadavre d'une dernière bouteille, tiède, qu'ils gardaient sous le comptable comme une relique. On a négocié. On a supplié. On a proposé des sommes qu'on n'avait pas.
Un type à Kalamu, sur la place Victoire, a sorti une Primus vieille de 2008, poussiéreuse, douteuse. On l'a achetée à 20 000 francs. On l'a débouchée avec la ferveur de ceux qui ouvrent le tombeau d'un saint. Elle était tiède. Elle était presque imbuvable. On l'a bue. On l'a bue jusqu'à la dernière goutte. Et on a eu soif encore plus qu'avant.
Alors on a tenté le vin. Mais le vin, à Kinshasa, c'est pour les messes, baptêmes et les ambassades. Pas pour célébrer une qualification des Léopards. On a tenté les jus. Mais un jus d'ananas quand on a soif d'une Tembo, c'est comme embrasser sa mère lorsqu'on attendait sa maîtresse. Ça fait du bien, mais ce n'est pas ce qu'on veut. On a tenté l'eau. Mais l'eau, à Kinshasa, c'est pour se laver le corps entier, et se torcher le cul. Pas pour trinquer, non.
Les plus désespérés ont tenté le tord-boyaux, cette gnôle qui fait pleurer, avant même qu'elle ne descende. On en a bu, un peu. On a toussé. Et on a craché. On a dit que c'était bon. On s'est menti. Mais on était ensemble. Et ça, ça valait bien une bière.
Quand les premières lueurs du jour sont apparues, on était là. Assis sur les trottoirs, les vérandas, les capots des voitures. Fatigués, cassés, vidés. Les frigos de Kinshasa étaient morts. On les avait tués à force de joie. On avait célébré jusqu'à l'agonie des stocks, jusqu'à l'épuisement des réserves, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien que nos gueules enfarinées et nos rires qui sonnaient creux.
Et on a ri. On a ri parce que c'était con.
On a ri parce qu'on avait tout donné, tout bu, tout vidé, et qu'il ne restait plus que nous. Avec nos voix cassées, nos pieds gonflés, nos têtes lourdes. On a ri parce que même sans bière, on était encore là. On a ri parce qu'on savait que dans quelques heures, les camions arriveraient. Qu'on irait les accueillir comme des libérateurs. Qu'on déchargerait les caisses en dansant. Qu'on boirait la première gorgée comme une promesse. Et qu'on recommencerait.
Parce que c'est ça, Kinshasa. On vide, on attend, on remplit, on revide. On danse jusqu'à la panne sèche. On crie jusqu'à perdre la voix. On s'épuise jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien que la joie. Et quand il ne reste plus rien, on rit. Parce que le reste, c'est nous.
Allez les Léopards. Et à la prochaine, on prévient les brasseries !
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