Le Mémorial du Mumbunda : quand la littérature se fait archive de l’âme
Analyse du Mémorial du Mumbunda de Bibiche Tankama montrant comment l’œuvre retrace l’histoire du Congo, dénonce ses déstructurations (traite, colonisation, indépendance) et appelle à une prise de conscience pour bâtir un avenir souverain.
- 1. Le Congo, l’immensité et la plume de Tankama comme outil de sondage de l’âme
Le Congo est immense, et ses maux le sont tout autant. Son histoire est aussi complexe que l’est la clé de ses tourments. C’est dans ce sillage que s’inscrit l’œuvre de Bibiche Tankama dite BIBATANKO : le Mémorial du Mumbunda. Il fait partie de ces livres qui embrassent l’immensité d’un territoire pour mieux sonder l’âme. Cet ouvrage, à la fois fresque historique et intime, accepte de se perdre dans les méandres d’un récit où la mémoire devient un acte de résistance et de remise en question. Entre les lignes, l’autrice, à travers la méga-puissante société Gécamines, tente de mettre des noms sur les silences et de la lumière sur les zones d’ombres d’une terre aux mille visages. Voici mon analyse d’une lecture nécessaire, qui redonne une voix à l’indicible.
2. Le Symbole du Mumbunda
« L’an 1971, au mois de décembre, il est cinq heures du soir, lorsque je reviens de mon travail ». Dès les premières pages, le lecteur est frappé par la densité du décor chronologique et factuel. Le personnage principal ressasse les heurs et les malheurs de la Gécamines en lien avec le pays. Le Mumbunda (la cheminée) de la Gécamines construit en 1911, une année après la création de la ville de Lubumbashi et cinq ans après la création de l’Union Minière du Haut-Katanga (actuellement GECAMINES SA) ; illustre l’idée principale : faire de la ville de Lubumbashi la ville-usine ou ville-économique du pays.
La Gécamines comme poumon du pays, a aidé à enrichir la Belgique, l’ancienne puissance coloniale. Elle a aussi aidé à plus ou moins construire le pays. Tout semblait aller bien : salaire régulier et nourriture en fonction de la taille familiale, service d’assainissement, lait pour se renouveler, service de la cantine, un mess pour les divertissement, maison ya ofele (gratis), fête des mangeurs de cuivres, instruction des femmes, appareils téléphoniques, stabilité économique, etc. Tout semblait bien jusqu’à l’avènement de la zaïrianisation, période où l’autrice nous révèle beaucoup de choses.
Mais cette nationalisation a mis en lumière quelques faits historiques et actuels de la RDC (ex Zaïre) que nous pouvons lire entre les lignes de l’œuvre le Mémorial du Mumbunda. A travers son écriture, BIBATANKO dénonce trois choses : la déstructuration du grand Kongo, l’héritage colonial et l’indépendance voilée du pays.
3. Diagnostique des trois déstructurations
Il faut noter qu’avant l’arrivée du Mundele (l’homme blanc) l’Afrique en générale et le Congo en particulier était bien organisé. Il y avait des Empires, des Royaumes, des chefferies (Kongo, Lunda, Luba, Kuba, Bayeke) et une organisation sociale bien structurée : terres communautaires, cultures, des systèmes de troc ou des monnaies locales (comme les croisettes de cuivre).
La première déstructuration vient avec la traite négrière (l’esclavage racial). Bien avant la colonisation formelle, la traite transatlantique et arabe a commencé à déséquilibrer les populations en arrachant et en déportant les forces vives, créant un climat d’insécurité et affaiblissant les autorités coutumières. Un plus-haut-crime de l’humanité normalisé pendant près de quatre cents ans dont les traces restent encore visibles aujourd’hui. Malgré la reconnaissance de l’ONU comme le grand crime contre l’humanité le 25 Mars 2026, plusieurs des pays acteurs de ce crime ne veulent toujours pas l’accepter (la Belgique, la France, l’Israël, les USA et la majorité de l’Union Européenne).
La colonisation nous a fait vivre la deuxième de la déstructuration à travers la déstructuration géographique et la séparation des peuples et ethnies ; l’abandon forcé de l’économie traditionnelle (agriculture, cueillette) au profit du travail dans les mines et plantations de caoutchouc ; et à travers le choc culturel qui a imposé le christianisme et le système éducatif occidental jusqu’à décrédibiliser les savoirs ancestraux. Le paternalisme était une forme de vie normale. Cela a créé une rupture et une perte de l’identité profonde.
C’est avec l’indépendance qu’entre en lisse les enjeux de la déstructuration. La colonisation ayant formé des exécutants et non des leaders, elle a laissé la place à des élites non préparés ou corrompus prendre les commandes. La métropole ne voulait vraiment rien lâcher prise. La Zaïrianisation des entreprises dont la Gécamines, a asphyxié peu à peu l’économie, comme le relate l’autrice. C’est ici que commencent un long périple des événements qui ont accompagné le pays dans des tourments jusqu’à nos jours. Nous pouvons constater les arriérés de paiement, le disfonctionnement de certains services, la dévaluation de la monnaie zaïroise, l’endettement du pays, la corruption, le vol des biens publics, le phénomène ‘‘Kadhafi’’, le discours du 24 novembre 1990, le soulèvement populaire, l’éboulement des mines de Kamoto, le premier pillage, le phénomène « Lititi mboka », le refoulement, l’embargo, …
4. L’approche philosophique
Paul Ricœur le dit à travers son livre intitulé Parcours de la reconnaissance (2004) : « Se reconnaitre, c’est accepter que le ‘‘Soi’’ d’aujourd’hui est l’héritage du passé », BIBATANKO nous confronte tous (RDC et Belgique) à ces événements du passé pour les accepter, nous les approprier afin que nous puissions mieux avancer. Nous dévons reconnaitre et rendre mémoire aux aïeux de la colonisation, aux victimes et martyrs de la mine, aux quelques personnes éveillées qui ont contribuer à colorier notre histoire positivement afin de mieux progresser.
5. L’Appel à l’éveil
L’Autrice a rendu hommage au Mumbunda qui ne fume plus depuis 1990 ; à la fumée que l’on ne voit plus dans nos airs. BIBATANKO invite à réfléchir sur certaines attitudes qui subsistent jusqu’à présent, notamment : le phénomène ‘‘DJALELO’’, notre dépendance exagérée aux minerais (jusqu’à oublier de développer d’autres secteurs) et notre rationalisation de l’exploitation minière, le ‘‘Béni-oui-oui’’. Dans ses dernières lignes, BIBATANKO essaie d’éveiller nos conscience en suggérant de profiter de nos réserves minières pour développer les industries et la technologie dans le pays tout en restant unis.
6. Conclusion
Au terme de cette analyse, le constat est sans appel : le silence du Mumbunda est un cri qui nous oblige. L'œuvre de Bibiche Tankama nous sort de la torpeur des slogans et du « DJALELO » pour nous placer devant nos responsabilités historiques. Si la littérature se fait ici archive de l'âme, elle se veut surtout semence d'avenir. Il appartient désormais aux générations actuelles de transformer cet héritage de cendres en un brasier d'innovations, afin que les richesses du sol congolais ne servent plus à bâtir des empires lointains, mais à cimenter l'unité et la prospérité d'un Congo debout et souverain.
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