Le Temps du Théâtre : entretien avec le Professeur Fabien Kabeya Mukamba

0 410 22 Oct 25 Introduction

Créé en 2000 par le professeur Fabien Kabeya Mukamba, Le Temps du Théâtre est un festival né pour réveiller et professionnaliser le théâtre congolais, devenant au fil des années un pont entre tradition, modernité et ouverture internationale.

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- Trésor MBIKAVU : Bonjour Professeur 

- Pr. Fabien KABEYA : Bonjour monsieur Trésor Mbikavu !

-Trésor MBIKAVU : Nous sommes-là pour un entretien sur le festival temps du théâtre organisé déjà depuis plus de deux décennies à Lubumbashi. Vous êtes initiateur et directeur du Temps du théâtre, ce festival de plus de 20 ans comme je le disais, qui étiez-vous à l’époque pour envisager une telle initiative ?

- Pr. Fabien KABEYA : Merci beaucoup pour votre question ! Situons d’abord l’époque en question. Il s’agit de l’année 2000, l’année 2000 était précédée par une traversée de désert de 1990 à 2000. Cela était dû à une crise multiforme qui avait secoué la République du Zaïre de l’époque avec des pillages qui ont détruit le tissu économique et social du pays. Et cette crise n’avait pas épargné le secteur des arts du spectacle. Mais avant cette période sombre, surtout dans la décennie 1980 et la décennie 1970, le théâtre zaïrois avait le vent en poupe. Alors, personnellement à cette époque, j’étais comédien et directeur d’une troupe de théâtre, la troupe théâtrale Mountain’sthunder qui était affiliée à la Gécamines. Signalons qu’à l’époque, l’entreprise Gécamines était le meilleur mécène, le meilleur sponsor et promoteur culturel du pays, et ma troupe à l’époque venait de remporter le concours d’art dramatique organisé par la Gécamines. Ce qu’il faut signaler aussi, c’est ce qui a précédé le début du Temps du théâtre. Pendant deux mandats successifs, les hommes de théâtre de Lubumbashi, pour ne pas dire du Katanga, m’avaient élu comme coordonnateur provincial de la Fédération nationale du théâtre (FENAT). Je pourrais aussi ajouter qu’en 1990, j’étais sélectionné parmi les 12 comédiens et metteurs en scène de la province qui devaient participer à un atelier international à Kinshasa, financé par la Coopération française (l’Atelier Grégoire Ingold). Mon projet de création issu de cet atelier (Vakkabo) était qualifié comme meilleur projet innovant par l’animateur principal de l’atelier, et aussi par le directeur du Centre culturel français de Lubumbashi de l’époque, monsieur Louvet. Ainsi, après 10 ans de crise, il fallait faire quelque chose pour réveiller le théâtre dans la province. Voilà ce qui a motivé la mise en place, d’une part, du Centre d’Animation Théâtrale de Lubumbashi (CATHEL), et d’autre part, du festival Le Temps du Théâtre.               

-Trésor MBIKAVU : Avant de revenir au festival, est-ce que vous pouvez nous parler de l’atelier de théâtre Grégoire Ingold ?

-Pr. Fabien KABEYA : Oui, l’atelier Grégoire Ingold, c’était l'une des rares opportunité qui était offerte aux hommes de théâtre du Katanga de pouvoir d’abord se déplacer, quitter la province, aller dans la capitale pour rencontrer d’autres artistes, non seulement de la capitale, mais aussi des artistes qui venaient de la France. Donc, cet atelier Grégoire Ingold a pu connaître la participation de la crème des artistes qui ont fait la pluie et le beau temps du théâtre dans notre pays ; ceux de Kinshasa, et ceux venus de l’intérieur, notamment ceux de Lubumbashi. J’ai eu l’occasion de faire partie de ces 12 qui étaient sélectionnés à Lubumbashi. L’atelier Grégoire Ingold avait pour objectif de recycler les metteurs en scène, les comédiens aux nouvelles techniques de mise en scène, de création de spectacles, de direction d’acteurs. L’autre objectif c’était de revisiter un peu le répertoire du théâtre congolais qui, jusque-là était resté encore un théâtre classique, avec l’ancien répertoire postcolonial. Ainsi, à l’issue de cet atelier qui a pris pratiquement un mois et demi de travail et d’échanges d’expériences, et surtout d’apprentissage de techniques de théâtre de la part de professeurs d’art dramatique ainsi que de professionnels venus de France ; à l’issue de cet atelier, il fallait faire une sorte d’évaluation. Chaque participant était appelé à présenter un projet innovant. Alors, il va s’en dire qu’à la fin, contrairement à nos attentes, Grégoire Ingold qui était le responsable principal de cet Atelier, va nous exprimer son désarroi parce que la plupart de projets qui étaient proposés revenait toujours au schéma du théâtre classique. Mais grande était notre surprise de voir que mon projet Vakkabo va sortir du lot, et sera qualifié de projet innovant, non seulement par Grégoire Ingold, mais aussi, quand nous allons revenir à Lubumbashi,  par le directeur du Centre culturel français. Voilà un peu ce que je peux dire d’une manière ramassée du déroulement, des objectifs de ce premier atelier auquel nous nous avons dû participer en compagnie des autres opérateurs du théâtre du Katanga.

-Trésor MBIKAVU : Professeur, vous pouvez citer quelques participants de cet atelier ?

- Pr. Fabien KABEYA : Oui, à cet atelier, à Lubumbashi, il y avait une douzaine de gents qui y ont participé. En dehors de moi-même, dans ma troupe, il y avait Lukusa Kasanda qui était aussi un grand comédien, qui avait été sélectionné. Au niveau de la fédération nationale du théâtre, il y avait monsieur Kabaselle Tshiwewe qui était directeur de la troupe Le Théâtre de la Ville. Il y avait aussi dans la sélection monsieur Kasongo Tshimbalanga Zadin qui était le responsable de la troupe Afrozam. Il y avait aussi monsieur Mondo (surnommé le professeur) avec Les fous du théâtre, Mbuyi Mundadi ainsi que son frère ; il y avait aussi  le professeur Tshitungu Kongolo qui avait sa compagnie Le tréteau en folie. Tshitungu n’était pas seul, il avait à ses côtés son égérie, l’artiste de renom Chantal Binene qui a participé à cet atelier. Je peux aussi citer feu Mwelwa Kasanda qui était le directeur artistique du théâtre Mobutu Seseseko, qui a pu participer à cet atelier dans le compte du Théâtre national. Peut-être que j’ai oublié quelques personnes, mais voilà un peu les hommes de théâtre de Lubumbashi qui ont pu participer à cet atelier. A Kinshasa, je pourrais citer Maître Mwambayi Kalengayi qui est professeur à l’INA (Institut national des arts) qui a pu animé un des panels sur la construction du pyramide. Il y avait aussi d’autres comédiens de Kinshasa notamment Katanga Mupeyi ; si j’ai encore bonne mémoire, le responsable de la troupe les Intrigants, ainsi que les actrices qui venaient de l’INA ; sans oublier l’équipe française qui était dirigée par Grégoire Ingold avec deux actrices dont Natacha et un autre acteur. Il y avait au moins une équipe de 4 ou 5 français qui était venue participer, proposer leur jeu et leur technique de travail. Voilà monsieur Trésor ce que je peux dire de mémoire de cet atelier Grégoire Ingold qui a eu lieu en 1990.

-Trésor MBIKAVU : Pour revenir au festival, lorsque je parcours le programme de 2014, on situe la naissance du festival en 2001 ; et lorsque je parcours le programme de 2021, on situe cette naissance en 2000. Alors, à quand la naissance concrète du festival Le temps du théâtre ?

- Pr. Fabien KABEYA : Oui, je dirai que les deux dates se justifient. Pour être précis, le lancement du projet, puisqu’il fallait beaucoup travailler, c’était en avril 2000 ; ce qui a coïncidé avec la création de notre plateforme Le Centre d’Animation Théâtrale de Lubumbashi (CATHEL) qui a animé cet évènement en 2001.

-Trésor MBIKAVU : Professeur, nous comptons aujourd’hui 23 éditions du Temps du théâtre, pouvez-vous rappeler dans quel contexte s’organise la première édition et comment ? Quel est le programme de cette édition-là ?

- Pr. Fabien KABEYA : C’est comme j’ai commencé à le dire. L’atmosphère d’abord, c’était une atmosphère morose sur le plan de théâtre. Nous venions de passer 10 ans où il n’y avait pas de spectacles de qualité. Les hommes de théâtre étaient découragés ; il n’y avait plus de salles de théâtre, le Centre culturel français qui nous offrait son espace était pillé, incendié. La plupart de salles qui recevaient des spectacles de théâtre à la cité s’étaient transformées, avec la crise, en églises, parce que l’église avait encore un public. Donc c’est dans cette circonstance de crise que j’ai pu penser, et grâce à l’apport considérable de la coopération française, nous avons pu lancer cette première édition du festival Le temps du théâtre. Ce que je peux ajouter, c’est qu’à l’époque le théâtre en salle était presqu’inexistant. Comme la nature a horreur du vide, c’était le théâtre radiodiffusé, le théâtre télévisé (télé-dramatique)qui avaient remplacé le théâtre au vrai sens du terme. Mais l’élément majeur qui a permis cette réalisation, ça, il faut le souligner, c’est la réouverture du Centre culturel français. Il faut ne pas l’oublier, les arts du spectacle au Congo, outre la musique populaire, dépendent beaucoup plus du financement de la coopération internationale ; aussi la première édition a-t-elle bénéficié exclusivement du financement de la coopération française.

-Trésor MBIKAVU : Professeur, lorsqu’on parcourt les programmes des éditions, on se rend compte que le théâtre est mis à côté de la musique comme c’est le cas en 2014 avec la programmation du concert HLENGIWE LUSHAABA et Franc MOKA. et même à côté de la danse en 2018 avec le studio Kabako de Faustin Linyekula. Il y a aussi à côté des conférences qu’on organise ; alors, je me demande, pourquoi le festival ne se voulait pas ou ne se veut pas exclusivement théâtral ?

- Pr. Fabien KABEYA : Oui, merci pour cette question ! Le temps du théâtre depuis son lancement, a toujours joué le rôle d’un évènement fédérateur d’autres arts du spectacle, fédérateur de disciplines culturelles autres que le théâtre. Beaucoup d’artistes et opérateurs culturels de renom ont forgé leurs premières armes ou se sont affirmés en collaborant avec le festival. Je pourrais citer, sans être exhaustif, Samy Baloji, Gulda El Magambo, Douglas Masamuna, Trésor Malaya (dans le domaine des arts visuels), Faustin Linyekula (dans la danse contemporaine) et j’en passe les meilleurs. Et donc, à ce moment, le temps du théâtre c’était l’évènement majeur de la ville, pour ne pas dire de la province. C’est pour cela qu’il fallait aussi associer d’autres activités, notamment des activités dans le domaine des arts du spectacle (la musique, le ballet) ; c’est aussi un moment où il fallait qu’il y ait des conférences ainsi que toutes les autres manifestations culturelles de la ville. Voilà pourquoi chaque année, nous ne cessions d’associer soit les musiciens, soit le ballet, soit le cirque à l’ouverture du festival. Donc Le temps du théâtre n’était pas tout simplement comme l’indique son nom, Le temps du théâtre, mais c’était effectivement la fête de la culture et des arts dans toutes ses dimensions.

-Trésor MBIKAVU : Dans la programmation des spectacles, vous programmez des spectacles en français, dit ici des spectacles à tendance classique ; vous programmez aussi Mufwankolo, dans le registre pratiquement populaire. Est-ce que c’est parce que vous pensez qu’il n’y a pas de frontières entre les deux tendances ? Ou c’est parce que vous pensez aussi que la langue ne peut pas être le déterminant du genre populaire ou classique ? Ou encore c’est parce que vous voulez carrément vous situer à l’intermédiaire des deux pour régler les conflits ?

- Pr. Fabien KABEYA : Pourquoi Mufwankolo ? Mufwankolo pour nous les hommes de théâtre du Katanga, c’est toute une institution. Il était donc inconcevable d’organiser un festival de théâtre sans inviter la troupe Mufwankolo. Par ailleurs, il n’y avait pas de problème de langue, parce que nous savons qu’à Lubumbashi tout comme au Katanga, en dehors du français, il existe aussi des troupes d’expression swahili. C’est comme ça que même des troupes d’expression swahili étaient invitées. Ces troupes passaient aussi par la même sélection. Ainsi, il y a eu des troupes comme Mukoma qui venaient de Likasi ou de Kolwezi, Bana Mampala de Lubumbashi, ainsi que Mufwankolo qui était chaque fois invitées au Temps du théâtre. Donc, Le Temps du théâtre c’était un moment inattendu ; la majorité de pièces était jouée en français, mais il y avait toujours une place de choix réservée aux troupes de théâtre qui jouaient dans les langues locales, notamment le swahili. Voilà un peu ce que je peux donner comme réponse à cette question.

-Trésor MBIKAVU : Vous avez prôné l’ouverture du théâtre dans tous les sens, en faisant venir des troupes d’Afrique et d’ailleurs. Est-ce que c’est un rendez-vous du donner et du recevoir ou ce sont les artistes et les troupes de Lubumbashi qui devaient recevoir les leçons venant de l’extérieur ?

- Pr. Fabien KABEYA : C’était effectivement un rendez-vous du donner et du recevoir. Lors de la première édition par exemple, le festival a été précédé par un atelier de création, un atelier  de formation qui était animé par Catherine Boscovitz, directrice du collectif Mente la jolie en France. A cette occasion, une œuvre a été exploitée, c’était Allah n’est pas obligé, qui a été conçu dans l’atelier. Mais plus tard, Catherine Boscovitz avec sa troupe de Mente la jolie va mettre en scène cette pièce, avec les éléments qui ont été récoltés lors de l’atelier avec les comédiens, les acteurs de Lubumbashi. Vous voyez comment c’était un rendez-vous du donner et du recevoir ? Elle a vu aussi ce que nous avons donné et ça enrichit sa création qui devait se faire avec des comédiens professionnels, Marcel Monkita, qui est le compagnon de Catherine Boscovitz. Donc, c’était vraiment un moment de partage. Bien entendu, nous profitions beaucoup, parce que notre objectif, en créant Le temps du théâtre, c’était le désenclavement et la professionnalisation d’un théâtre qui n’était pas encore professionnel. Mais n’empêche que dans cette naïveté, les hommes de théâtre de Lubumbashi ont pu inspirer aussi les hôtes, ce qui venaient pour voir ce que nous faisions. Je peux citer le feu professeur Alain Ricard qui a dû avouer dans un de ces écrits avoir été inspiré par un dramaturge de l’époque, Katch M’Bika. Katch M’Bika avait participé à un des atelier organisé par le professeur Alain Ricard qui avait été invité lors de la deuxième édition du festival Le temps du théâtre. Alors, il a été marqué par une expression utilisée par Katende, le « blending ». Et Katende Katch M’Bika c’était un homme de théâtre mais qui travaillait d’abord dans une entreprise qui fabriquait les explosifs (Afridex). Avec son expérience d’ingénieur doublé d’artiste, il a utilisé un concept « le blending », et ce concept a été récupéré plus tard par le professeur Alain Ricard. Alors, vous voyez que c’était vraiment un rendez-vous du donner et du recevoir.

-Trésor MBIKAVU : Professeur, vous avez parlé du caractère non professionnel du théâtre congolais de cette époque ; à quel niveau concrètement se situe ce caractère non professionnel ? Sur le plan esthétique, institutionnel ou de création spectaculaire, c’est à quel niveau concrètement.

- Pr. Fabien KABEYA : Oui, il convient effectivement de signaler ça. Qu’est-ce qui donne le caractère professionnel à une œuvre théâtrale ou à un travail de comédien ? Il y a deux choses : d’abord c’est la qualité du travail, la méthode de travail, ainsi plus tard maintenant, le fait que le metteur en scène, le comédien puisse vivre de son art. Mais avant d’en arriver, il a fallu d’abord donner aux hommes de théâtre de Lubumbashi le sens, cette prise de conscience, que pour arriver à produire les spectacles de qualité, il fallait travailler de manière professionnelle ; savoir que le travail de comédien est exigeant ; que le travail de comédien demande que l’on puisse y accorder du temps, et que l’on puisse y accorder aussi des techniques de travail. C’était ça, l’un des objectifs qui ont milité à la mise en place du festival Le Temps du Théâtre ; et effectivement, ça a été réalisé grâce au concours des troupes de théâtre professionnelles que nous invitions, qui venaient soit de France, de Belgique ou d’autres pays d’Afrique. C’est cette rencontre entre les acteurs locaux et les acteurs qui venaient d’ailleurs qui a marqué positivement la manière de travailler des acteurs, des metteurs en scène de Lubumbashi. Grâce au festival Le temps du théâtre, aujourd’hui, on peut maintenant parler de troupes ou de comédiens, de comédiennes, des hommes de théâtre ou des metteurs en scène qui sont professionnels localement ainsi qu’à l’international.

-Trésor MBIKAVU : Pour parler de l’ouverture dans tous les sens, l’ouverture s’observe aussi au niveau des lieux de programmation. Vous êtes au centre culturel français, par moment vous programmez vos spectacles au Centre Wallonie Bruxelles, j’ai vu des programmes avec des représentations à Kipushi et dans d’autres endroits, c’était quoi l’objectif de ce désenclavement-là ?

- Pr Fabien KABEYA : L’objectif était aussi de décentraliser les lieux de théâtre, et le maître mot était : au lieu d’inviter le public vers le théâtre, il fallait amener le théâtre vers le public. C’est comme ça que, lors de la première édition par exemple, nous avons joué presque dans toutes les communes de la ville de Lubumbashi, et nous sommes allés même en dehors jusque dans la cité de Kipushi ; nous avons investi même des lieux où d’habitude il ne se fait pas le théâtre. Ici, je fais allusion par exemple à la deuxième édition du festival le Temps du théâtre qui coïncidait avec le bicentenaire de Victor Hugo. Lors de cette deuxième édition du temps du théâtre, qu’est-ce que nous avons fait ? Nous avons investi les tribunaux ; nous avons joué au Palais de justice, au centre-ville, une pièce qui a été mise en scène pour montrer le procès de Victor Hugo. Nous avons joué à l’intérieur du tribunal, sur le parvis du tribunal, le même jour mais deux spectacles différents. On a dû jouer une pièce qui a été traduite en swahili, et Mufwankolo a joué cela, c’était Le roi s’amuse, une pièce de Victor Hugo traduite par le professeur Marcel Kalunga. Voilà encore une autre manière de fédérer, ce qu’il y a eu même des spécialistes de traduction qui ont été associé pour traduire une pièce du français en swahili. Nous avons aussi investi le tribunal de paix de la commune de Kenya, de Katuba, et dans des endroits insolites. Donc, l’objectif, c’était aussi de décentraliser, d’amener le théâtre dans des lieux presque inédits.

-Trésor Mbikavu : Vous faites jouer parfois, et presque souvent des pièces contemporaines, par exemple Samuel Beckett, Gustave Akakpo ; des pièces qui sont réputées très hermétiques et heurtant parfois la morale. Est-ce que vous pensez que ce théâtre convient au public lushois.

-Fabien Kabeya : C’est une question intéressante. La politique du festival, c’est comme nous l’avons dit,, un désenclavement. Le désenclavement c’est aussi au niveau des propositions, au niveau de la programmation. C’est vrai, le théâtre tel qu’il est conçu à Lubumbashi, il suit un peu le schéma d’un théâtre didactique, et c’est le théâtre auquel le public lushois et congolais est habitué ; ça veut dire un théâtre qui a une certaine moralité à la fin. Tout le répertoire de Mufwankolo par exemple, c’est un théâtre pour éduquer, c’est un théâtre qui est là pour donner des conseils, qui est là pour moraliser. Mais il se fait que le théâtre a évolué. Nous n’avons pas voulu rester cloitré dans notre théâtre,bien que ça soit un théâtre utile. C’est pour cela que, grâce au festival Le temps du théâtre, on a eu l’occasion d’assister maintenant à cette vogue du théâtre contemporain. Ce théâtre contemporain met effectivement en crise certaines règles du théâtre classique telle que la norme de la bienséance. Tout à fait, ça choqué, ça continue à choquer certaines personnes qui ne sont pas préparées à entendre des termes parfois crus au théâtre alors que pendant tout ce temps on faisait attention à ne pas prononcer de gros mots sur la scène. Bien, vous demandez mon avis. Je pense que nous ne pouvons pas faire du théâtre pour le théâtre, parce que l’art pour l’art n’est pas toujours bénéfique ; nous faisons de l’art pour les hommes. Mais d’autant plus, nous ne devons pas oublier qu’il existe aussi ce théâtre contemporain qui n’est pas mauvais du tout, malgré peut-être les apparences formelles. Ce théâtre-là qui nous fait violence peut-être nous pousse à nous réveiller de notre sommeil. Ce théâtre qui nous scandalise, nous scandalise pour que nous puissions remettre en question ce que nous pensons être réel, naturel, alors qu’il y a d’autres voies, d’autres pistes de solutions. Ce théâtre qui dérange, je crois que, nous en avons aussi besoin. Mais qui-t-à ce que le metteur en scène sache comment préparer le public. Parce que ce qui s’est passé, effectivement, ce que notre public n’a pas été suffisamment préparé à lire et à apprécier le théâtre contemporain. Il a fallu, et c’est le travail que nous sommes entrain de faire avec l’Ecole de théâtre où nous enseignons aussi, nous préparons le public pour leur montrer les clefs à l’interprétation du théâtre contemporain. Voilà, c’est autant de sujets qui, bien entendu, peuvent peut-être scandaliser le public qui n’est pas averti, mais nous pensons que Le temps du théâtre, c’est un festival qui est ouvert, qui laisse la liberté de création au metteur en scène, au comédien, mais qui donne aussi l’occasion à ces metteurs en scène de pouvoir aborder et préparer le public à recevoir les nouvelles formes d’expression théâtrale.

-Trésor MBIKAVU : Professeur, pour vous qui aviez organisé pendant des années des activités théâtrales, pensez-vous qu’il existe un théâtre contemporain congolais ? Et si celui-ci existe, à quoi tient-il exactement ? A l’esthétique, à la thématique ou aux auteurs simplement ?

-Pr. Fabien KABEYA : C’est une question assez complexe ! Mais sans ambages je dirais qu’il existe effectivement un théâtre contemporain congolais. Comment cela ? Parce que nous avons déjà un répertoire. Je pourrais citer ici le premier recueil du théâtre contemporain congolais édité chez Lansman où nous avons même un écrivain lushois, katangais, Célestin Kasongo. Et du moment où il y a un répertoire, et du moment où les metteurs en scène qui se sont formés au théâtre contemporain rende ce théâtre-là au public, nous ne pouvons que confirmer l’existence de ce théâtre contemporain. Maintenant, en quoi ce théâtre est-il congolais? Est-ce qu’il est congolais parce que les auteurs, les dramaturges sont congolais ? Est-ce que ce théâtre est-il congolais parce qu’il aborde une thématique purement congolaise ? Dans ce cadre-là, je pourrais dire par exemple que la pièce Requiem pour un smartphone d’Emmanuel Lambert, moi je pourrais considérer ça comme un théâtre contemporain congolais même si son auteur n’est pas d’origine congolaise ; parce qu’il aborde un problème congolais : l’exploitation des minerais, du coltan et ses conséquences. Vous voyez donc que l’identité d’une pièce contemporaine n’est pas seulement due à l’identité ou à la nationalité du dramaturge ou des interprètes mais aussi à la thématique et au sujet. Voilà un peu comment je peux répondre à votre question complexe sur l’identité du théâtre contemporain congolais.

-Trésor MBIKAVU : Professeur, vous organisez votre festival en partenariat ou en collaboration avec le Centre culturel français, le Bureau Wallonie Bruxelles; lorsque vous organisez des ateliers de formation, par exemple en 2021 où vous faites appel à Thierry Wadin. Etes-vous aussi de ceux qui pensent qu’il y a aujourd’hui une sorte de néocolonialisme à partir de la coopération ?

-Fabien Kabeya : Je dirais que c’est vrai ! Le problème qui se pose dans le domaine des arts du spectacles en général, c’est la faiblesse ou l’inexistence des sources de financement purement nationales. Je vais dire que la faiblesse de la culture, la faiblesse des arts du spectacles dans notre pays, réside au fait que nous n’avons pas suffisamment des structures nationales qui puissent s’occuper de la production artistique. Maintenant, pour exister, nous sommes obligés de travailler avec les structures qui rendent disponible le soutien. Heureusement que ces structures sont là. Vous avez cité ici la coopération, notamment la coopération française, la coopération belge à travers le Centre culturel français d’une part, et d’autre part, à travers le Bureau Wallonie Bruxelles, pour nous qui sommes à Lubumbashi. Maintenant, quand nous travaillons avec le Centre culturel français qui donne ses moyens, le Centre culturel français a aussi sa programmation, et le Centre culturel français n’est pas là pour faire seulement la promotion de la culture congolaise, ils doivent aussi faire la promotion de la culture française. C’est pour cela que dans la plupart de cas, quand il y a un financement de la coopération française, eux- aussi sont obligés parfois d’appeler des acteurs, des intervenants de France, et c’est tout à fait normal, c’est tout à fait juste. Mais ici, nous apprécions au moins l’intervention de la Wallonie Bruxelles qui fait un effort, tout en finançant la culture congolaise, de faire en sorte que la culture congolaise ne soit pas dépendante de la culture belge. Donc, il y a cet effort qui est fourni, mais comme on le dit toujours : « la main qui donne, c’est la main qui commande», Et là  c’est une faiblesse. Au si longtemps la culture congolaise, les arts vont dépendre toujours de la coopération étrangère, on est loin d’être vraiment indépendant. C’est pour cela que nous avons toujours milité que le gouvernement congolais puisse donner les moyens, puisse organiser le financement des activités culturelles, l’épanouissement des structures, pour éviter que nous puissions tomber dans ce néocolonialisme artistique. Et même, l’avènement du théâtre contemporain, je pense, c’est dû à cela. Parce que quand vous organisez des ateliers avec des animateurs qui viennent de l’Europe, pour eux, c’est le théâtre contemporain ; et les ateliers feront en sorte que ceux-là qui vont participer soient formatés selon cela. Mais n’empêche, nous nous voyons le bon côté de cette coopération qui nous donne les moyens de pouvoir nous exprimer. C’est au niveau maintenant de chaque acteur de prendre conscience que même si vous recevez l’argent, vous n’êtes pas obligé de faire plaisir à celui qui a donné l’argent, mais au moins, vous laissez libre-cours à votre imagination, à votre créativité.

-Trésor MBIKAVU : Professeur, que faut-il alors pour rendre nos institutions autonomes sur le plan financier ? Quel modèle de l’économie culturel faut-il avoir pour rendre nos institutions autonomes ?

-Pr Fabien KABEYA : Je vous dirais que c’est vraiment difficile de pouvoir rendre les institutions théâtrales autonomes sur le plan financier car même là où les choses semblent marcher (je fais allusion ici à l’occident) les compagnies de théâtre et même les théâtres ne vivent pas de leur autofinancement. Certes il font des activités d’autofinancement par la billetterie et par d’autres moyens, mais ils dépendent très souvent de la subvention, je dirais même des subventions. Je vous dirais que sans ces subventions, aucune institution théâtrale, par exemple en France ou en Belgique, ne peut survivre avec seulement la billetterie, c’est impossible. Voilà pourquoi, l’état est obligé d’intervenir pour que les théâtres ne puissent pas fermés, pour que les musées continuent à fonctionner. Maintenant que dire des institutions dans nos pays où nous n’avons pas les mêmes structures ? C’est vraiment difficile qu’une institution, une compagnie de théâtre puisse vivre par ces propres moyens. Cela ne veut pas dire que je décourage l’esprit managérial, l’esprit entrepreneuriale  de chaque compagnie, non ! Au contraire, je voudrais dire qu’il faudrait qu’on puisse arriver à avoir une politique culturelle. Et ça fait longtemps que nous sommes entrain de réfléchir sur une politique culturelle dans notre pays. On a eu beaucoup de réunions, d’assises, des conférences, on réfléchit encore sur la mise en place d’une politique culturelle. Je crois que c’est dans le cadre de la politique culturelle que l’on peut résoudre cet épineux problème d’autosuffisance financière de nos institutions culturelles au Congo. Mais dans l’entre-temps, la créativité, le savoir-faire  et surtout l’esprit professionnel des compagnies, leur entregent  qui peut faire la différence, et qui peut assurer la survie d’une institution artistique au Congo.

-Trésor MBIKAVU : Professeur, paraît-il que l’état ne subventionne pas toujours ces activités parce qu’elles sont souvent budgétivores et ne rapportent rien à la nation. Qu’est-ce que vous en dites ?

-Pr Fabien KABEYA : C’est comme je l’ai dit : c’est une erreur de mettre sur un même plan de comparaison le cuivre et le théâtre. Si le cuivre rapporte beaucoup, le théâtre ne rapporte pas dans la même proportion et dans les mêmes domaines. Cela signifie que le cuivre peut financer le théâtre. Le théâtre, la musique ou la littérature ne vont pas apporter des entrées, des devises de la même manière que l’exploitation minière. Alors, il faut tout simplement nous organiser de façon que là où nous sommes forts (notre pays est un scandale géologique, scandale au sens positif du terme), les points forts doivent combler les points faibles. Nous pouvons trouver l’argent dans les matières premières, et cet argent pourra alors venir financer le théâtre. Je le dis en connaissance de cause. Au début de cet entretien, j’ai fait allusion à mon expérience personnelle d’avoir été comédien et responsable d’une troupe sponsorisée par la Gécamines ; ça c’était le modèle. La Gécamines, comme je l’ai dit, la Gécamines savait effectivement prendre en charge le domaine culturel. Mais d’où venait l’argent ? C’est après avoir vendu le cuivre qu’il y avait de l’argent pour financer le sport, pour financer la culture, pour financer l’enseignement. Et ce modèle de la Gécamines qui a été un modèle qui a fait ses preuves peut être imité au niveau national.

-Trésor MBIKAVU : Professeur, est-ce que le CATHEL et le Temps du Théâtre ont atteint leurs objectifs ? J’ai vu par exemple parmi les objectifs, la création d’une bibliothèque spécialisée dans le théâtre. Est-ce que vous êtes satisfait aujourd’hui, après 23 éditions ?

-Pr Fabien KABEYA : Je pourrais dire qu’il y a certains objectifs qui ont été atteints et d’autres ne le sont pas encore. L’objectif a été atteint dans le domaine de l’évènementiel ; parce que, ça il faut l’avouer, le CATHEL avait beaucoup de projets, beaucoup d’ambitions, mais le CATHEL a brillé beaucoup plus, a réussi, et ça, on le notera toujours, dans le domaine de l’évènementiel.

-Trésor Mbikavu : Professeur, maintenant que nous sommes à 23 éditions, à quoi ressemblera la vingt-quatrième édition ?

- Pr Fabien KABEYA : Je crois que vous serez peut-être le premier à avoir ce scoop. Nous parlions des objectifs. Et le Temps du théâtre, comme il a été conçu, c’était pour 20 ans. Pour nous, dans 20 ans, nous devrions atteindre nos objectifs. Et quels ont été nos objectifs : désenclaver le théâtre lushois et katangais, le professionnaliser. C’est comme ça que nous avions lancé le concept de la résilience pendant 10 ans, et après cela nous avons commencé le concept de la résonance. Et aujourd’hui, je peux dire que je suis heureux d’avoir atteint cet objectif-là. Aujourd’hui, le théâtre congolais est maintenant reconnu. Les acteurs du théâtre congolais jouent maintenant à l’international. Aujourd’hui, je pourrais dire que je suis très heureux de voir que 23 ans après, le Temps du Théâtre à atteint ses objectifs. Je pouvais arrêter après 20 ans, mais il a fallu attendre encore trois ans pour qu’il y ait un autre évènement qui puisse remplacer le Temps du Théâtre, et cet évènement, nous l’avons eu cette année, c’est le Festival International du théâtre de Lubumbashi qui a été lancé par les gens que nous avons formés, les gens qui ont travaillé avec nous durant toutes ces années au Temps du Théâtre, je cite : Djo Kazadi Ngeleka, qui a été formé à l’école de théâtre, que j’ai accompagné depuis la neuvième édition jusque maintenant. Il n’est pas seul, avec Solange Munene, Guy Mukonkole, autour de leur compagnie Seringu’Arts. Je pense que le temps est venu de passer le relai. Je pourrais peut-être vous décevoir en vous annonçant qu’il n’y aura plus de 24e édition du Temps du théâtre.                                                             

-Trésor Mbikavu : Passer le relai dans le cadre du festival, le festival étant l’une des actions du CATHEL, que devient le CATHEL sans le festival ?

-Pr Fabien KABEYA : Je vous avais dit que nous n’avions pas atteint tous nos objectifs. Le CATHEL va continuer mais surtout dans le domaine de la formation qui est entretenue par l’ETL (l’Ecole de  théâtre de Lubumbashi) qui est une émanation du CATHEL. Je compte me focaliser sur la formation professionnelle et scientifique des arts du spectacle. Je voudrais aussi me concentrer dans la publication. Tout ce que nous avons fait depuis 23 ans, c’est beaucoup d’expériences qui nécessitent que nous puissions diffuser cela. En commençant d’abord par nos recherches scientifiques, nous avons une thèse sur le théâtre de Maurice Maeterlinck, et ce théâtre peut apporter aussi beaucoup d’informations aux hommes de théâtre non seulement congolais mais aussi d’ailleurs. Nous nous préparons pour mettre sur la place publique une grande publication qui met ensemble nos recherches de plus de trente ans sur le théâtre de ce grand auteur, ce prix Nobel de littérature belge, cet initiateur du théâtre contemporain en commençant par le théâtre symbolique.

-Trésor MBIKAVU : Nous avons fini. Merci beaucoup , professeur pour le temps accordé à cet entretien. Merci également pour toutes les réponses à nos questions !

-Pr Fabien KABEYA : c'est moi qui vous remercie, monsieur Tresor MBIKAVU.

A lire sur :  https://tresormbikavu.wordpress.com/2025/10/12/le-temps-du-theatre-entretien-avec-le-professeur-fabien-kabeya-mukamba/


Par Trésor MBIKAVU, Université de Lubumbashi.

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