Le truc

0 400 31 Août 24 Introduction

"Le Truc" est un extrait du roman inédit de Bkabel "Envie". Quelle synthèse, cher lecteur, as-tu envie de donner à ce truc qui vaut mille synthèses ? N'est-ce pas la lecture est plurielle ?

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Akang photographie

J’ai occupé une petite table au fond de la salle devant un verre de gin-limon, dans la pénombre. Un couple se dandine sur la piste. J’entrevois de temps en temps Ptita circuler entre les tables, la nuque en sueur. Je suis troublé de ne plus la voir depuis un moment. Elle a réapparu au bout de quelques minutes, vêtue d’une robe plissée et fleurie avec une écharpe sur les épaules. Elle est intense. Elle illumine.

    - J’ai mis beaucoup de temps.

    - C’est pas grave.  

    - Alors ?

    - Pardon ?

Elle a éclaté de rire en voyant la réaction sur mon visage. Comment faut-il répondre à un « alors ? », filé de la bouche d’une superbe femme debout en face de nous ? J’en suis confus.

   - Tu es…

   - Je sais, a-t-elle ri. Je suis décoiffée.

   - Ah non, je voulais dire tu resplendis.

 Ptita part dans un éclat de rire avant de dire un joli merci, qui a pu s’échapper gracieusement de ses petites dents en croches.

 Je lui ai tiré maladroitement la chaise. L’ai invitée à s’asseoir. Elle a compris que je n'avais pas compris tout à l’heure ce que son « alors » voulait dire.

   - On peut se trouver un endroit plus calme pour bavarder.

J’ai emporté le pull que j’ai enroulé autour du cou. Nous sommes sortis.

   L’air est agréable dehors. Nous avons marché sur le boulevard vers le carrefour. La route est calme. L’écho de nos voix nous revient quand nous traversons l’immeuble d’un INPP lumineux et silencieux. Les voitures nous dépassent de temps en temps. Le chuintement des pneus sur le macadam produit une agréable symphonie. Ptita m’a indiqué une buvette de l’autre côté du boulevard. M’a dit qu’elle y avait travaillé autrefois. Je l’ai écoutée sans l’interrompre. On n’interrompt jamais une belle femme. J’ai posé de petites questions indiscrètes sur sa vie d’avant. Sur sa vie tout court. J’ai eu peur d’y aller un peu fort, mais les questions ont semblé ne pas l’embarrasser. Elle a ri. J’ai ri à son rire.

         - Tu as pu commencer ton livre ?

La question m’a pris au dépourvu telle une boule de toiles d’araignée en plein visage.

        - Je commence tout juste.

        - Ça parlera de quoi ?

        - Je ne sais pas encore. 

       - Comment ça tu ne sais pas ? s’est-elle moquée gentiment. 

Elle a ri. Elle rit toujours en couvrant sa bouche. 

       - Tout bien considéré, je ne sais pas du tout de quoi parlera mon livre. J’ai tourné la question mille fois dans ma tête. Je n’ai pas trouvé. 

J’ai regardé Ptita qui semblait attendre une réponse sérieuse qui suivra la plaisanterie. Un non, je plaisante après la blague. Lui brosser la notice. Lui dire avec passion ce que j’attendais révolutionner avec et par ce livre. Lui parler du chef-d’œuvre que j’écris avec ma sueur, ma salive, mon sang et mon sperme. Vanter mon prochain bestseller. Lui dire que ce livre signera la nouvelle civilisation littéraire, sera le repère, sera l’épicentre, sera d’une grande littérature. Que Hugo à coté est un navet, Cervantès une daube, Pius Ngandu K. une foirade, Mwanza Mujila une fadaise, VIII Mulongo une imposture, Faik Nzuji une mascarade. Que mon livre sera LE livre. Raflera toutes les consécrations. Ira au-delà dans les ventes, que jeunes et vieux se tueront pour prendre le dernier exemplaire chez le libraire, que l’éditeur sera menacé, arme pointée sur la tempe, pour multiplier le tirage. Bref : un livre jamais écrit. Jamais pensé. Impensable. Le magnum opus. Le Graal au carré. Mais je n’ai rien dit de tout ça. Je me suis ravisé. Je suis un écrivain crasseux qui ne sait pas de quoi parlera son livre. Qui commettra un livre : illu. Illisible. Mort-né.  

        - Alors ?

Le fameux « alors » de Ptita m’a arraché à mes élucubrations.

        - Alors, je ne sais pas…sérieusement.

        - Ça doit encore être un de vos trucs à vous hein, avoue.

          - Quels trucs ? Qui, vous ? 

       - Le truc d’écrivain. De pas dire ce sur quoi vous travaillez.

J’ai ri de gène.

  Comme Ptita attrapait froid, ayant enchaîné une quinte d’éternuements, nous nous sommes cachés dans un petit restaurant ouvert de nuit, derrière Jeanne d’Arc. Le lieu est réchauffé. L’air est violé par la douce odeur du café et une petite musique. La serveuse nous présente le menu. J’ai regardé Ptita qui n’a pas eu beaucoup trop de peine à choisir son plat : des frites, une côte de poulet braisé et un soda. De la mayonnaise et du ketchup (que je déteste). Quand bien même j’aurais aimé prendre le même plat qu’elle, j’ai botté en touche. Ça allait faire cliché (de la même façon que j’ai hésité de lui prêter mon pull dans le froid). J’ai lâchement pensé que ça ferait dragueur, donc ridicule. J’ai opté pour un plat qui sonne curieux : le poulet D.G., sans avoir la moindre idée de ce à quoi ça ressemble, si pas l’ayant jugé à l’image photoshopée à côté du nom sur le menu. J’ai joué le tout pour le tout et passé la commande. Ptita semble être réchauffée. Ça se voit à ses bras nus. Elle n’a plus de chair de poule. Elle a enlevé l’écharpe. Elle l’a posée sur ses jambes.

    - Ça te plait ?

    - C’est sympa. J’aime bien.

 Un silence.

La serveuse a coupé court à la question que je mâchais en servant les boissons et deux bouteilles d’eau. Un soda pour Ptita. Un gin-limon pour moi.

  Re-silence. J’ai bu mon gin-limon.

   - Tu as combien de temps dans le métier ?

Elle a souri. A décapsulé son soda. A rempli son verre à moitié plein. Je me sens minable d’avoir posé la question.

   - Ça fait six ans que je suis à Lubumbashi, finit-elle par dire après avoir bu une gorgée de son soda. Elle a ri d’un petit rire de souris.

 La serveuse a amené la commande m’empêchant de poursuivre dans mon élan de curiosité. Les plats exactement tels que nous les avons commandés. Avec un surplus de piment sur le mien. J’ai dit bon appétit à Ptita qui m’a dit bon appétit aussi.

   Re-silence. Bruit de tintements des verres, des couverts s’entrechoquent. Musique douce au loin. Des chuchotements autour de nous. Je me suis rendu compte pour la première fois que je mâche bruyamment. De temps en temps, nos regards se croisent. On sourit.

   - Tu aimes ton D.G ?

    - Hein ?

Elle a ri. Elle aime rire.

    - Ton poulet.  

J’ai ri. J’ai dit oui c’est délicieux. Qu’il y a juste un peu trop de sel. Que le piment est bon et bien piquant.

  - Comment tu t’es retrouvée dans ce milieu ?

   - Longue histoire, dit-elle en portant le verre à sa bouche. Elle a bu une bonne gorgée. A fait un long soupir.

    - On a le temps. On a tout le temps.

    - Oui. Tout le temps.

Ptita m’a interrogé sur moi. Ce que je fais dans la vie à part écrire. J’ai tenté de me défiler par une blague. Ça n’a pas marché. Elle y tient. Dans sa question il n’y avait aucun reproche, pourtant je l’ai comprise comme si écrire n’était pas vraiment un métier. Un hobby, peut-être. Mais pas un métier. Que ça ne pouvait pas tenir famille. J’ai eu un pincement. Je lui ai dit oh je me débrouille. On a ri à des blagues. La serveuse a débarrassé la table. Je lui ai dit j’ai aimé la soirée. Je l’ai remerciée. Elle a dit qu’elle avait apprécié ma compagnie. Et espère qu’il y en aura d’autres. Je l’ai raccompagnée aux taxis : on s’est dit au revoir sur Carrefour.

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Image de profile de Abel Bukasa, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Abel Bukasa

Bkabel est écrivain et chroniqueur littéraire.

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C'est ainsi pour les humains de toujours juger et critiquer par apparence, peu sont ceux qui cherchent à savoir la réalité avant de juger ou de critiquer. Nous sommes tous victimes d' harcèlements et incompréhensions dans ce monde, cependant nous harcelons aussi puisque nous sommes humains. Bonne lecture !

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