« L’écriture reste la base de tout slameur », Jonathan Ntumba, L’alcoolo des mots.

0 1286 17 Juillet 25 Introduction

Le slam n’est pas un refuge pour les rêveurs pressés, c’est un terrain de rigueur où la parole ne prend sens qu’après le travail, la lecture et l’incandescence intérieure.

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Il va de soi que je n’ai rien préparé. Et tant mieux : mon invité non plus. Cette conversation se passe donc à armes égales. 

Il est 18 heures. Je rencontre Jonathan Ntumba, L’alcoolo des mots dans la médiathèque de l’institut français. Hop ! On s’assoit pour cette conversation. Le lieu est calme, mais de temps en temps avons-nous l’impression d’entendre en sourdine Le Café Jazz qui a joué juste à côté il y a quelques bons jours. Voix d’auteur…avec un slameur et pas des moindres. Le reste de la planète a disparu. On peut commencer. 

Voix d’auteur : Alors le slam ? 

Jonathan Ntumba : Le slam se porte bien. Pas très bien, mais bien. 

Pourquoi pas très bien ? Il y a de plus en plus de slameurs sur la ville, les spectacles sont donnés presque chaque semaine, à chaque coin de rue un collectif de slameurs pousse, ce n’est pas très bien ça ? 

C’est tout le danger. Quand tout le monde se donne à quelque chose, le risque de le dévaluer est plus élevé. On ne peut pas avoir des slameurs dans toute la république ! C’est ça le danger qu’il y a, car c’est justement ceux-là qui ne travaillent pas, qui ne savent pas ce qu’est le slam qui sont les plus nombreux. Néanmoins, je suis content qu’il y ait la vulgarisation du slam, cette démocratisation de la parole. Ça marche, mais pas très bien, parce qu’il y a tout le monde. 

On ne peut pas plutôt voir le bon côté et se dire c’est parce qu’il y a cet engouement que l’on sait distinguer le bon du moins bon ? 

Ce n’est pas justement parce qu’il y a cet engouement que ça se porte bien. Je ne suis pas un « slamomètre » pour mesurer ce qui est bon, ce qui est mauvais, mais par rapport à mon expérience, je sais donner un avis pertinent sur un travail bien fait ou pas. Et je pense que le mal, c’est quand on ne prend pas le temps nécessaire pour travailler, et beaucoup se précipitent à la scène. Et quand vous voyez ce qui est produit sur scène, c’est vraiment loin d’être du slam. 

Tu tiens que beaucoup de slameurs manquent de travail, ne travaillent pas assez, Que veux-tu dire concrètement ? 

Manque de lecture, manque de culture générale et manque de répétition intense. Beaucoup de slameurs ne lisent pas, ne s’informent pas, ne se cultivent pas. C’est grâce à la lecture que j’ai pu théâtraliser le slam en proposant notamment différents concepts comme le Journal slamé, Monsieur le président, Slam à l’école, Procès slamé. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de slameurs qui nous racontent des imaginations. Ce n’est pas terrible. Dans ce pays, on ne peut pas manquer de sujets sérieux sur lesquels écrire, sur lesquels slamer. Et puis, il  y a le travail sur sa personne : l’aura en tant qu’artiste, travailer sur sa marque, etc. 

Tu as initié une école de slam qui se passe tous les mercredis à l’institut français de Lubumbashi, qui est à sa troisième année, c’était dans quel souci ? 

À l’époque quand j’ai commencé le slam, il n’y avait ni école, ni mentor. Mais merci à papa Chryso (Chrysostome Tshibanda, ndlr) qui nous a encadrés. Je faisais des poèmes, j’en avais même gagné des petits trophées pour mon école. C’est plus tard après que je vais apprendre que je faisais du slam, grâce à mes recherches sur internet et au tout premier atelier de slam à Lubumbashi, initié par l’Agence Vous et Nous, le Bureau Wallonie-Bruxelles et le centre d’art Waza. Et nous n’avons pas voulu, mon collectif et moi, que les jeunes qui allaient venir après nous passent par la même chose, on a réfléchi à une structure pour faire connaitre le slam et l’étudier avant de se lancer. Et aujourd’hui, nous avons beaucoup de sollicitations, le nombre de gens qui aimeraient connaitre le slam est incroyable. On mise sur la qualité, la rigueur, la rédaction des textes, la manière de les dire et sur la pensée complexe du slam. 

Tu as proposé Slam à l’école, un autre de tes concepts à plusieurs écoles de la ville. Comment personnellement tu as vécu cette expérience ? était-ce pour faciliter  les jeunes écoliers d’abord ? 

Incroyable ! C’est là que j’ai su qu’il faut investir dans l’éducation des enfants. Je suis allé dans beaucoup d’écoles. Et j’ai été confronté à la réalité selon laquelle le même texte qu’un élève de X école peut écrire en 10 minutes, un autre élève d’une école Y peut faire des heures dessus. J’aimerais tirer une sonnette d’alarme sur la qualité de notre enseignement. On sent quand même une lâcheté dans l’éducation de nos enfants. Ces enfants ont soif d’apprendre, je l’ai constaté. Il y a eu des textes écrits par des élèves qui dépassaient de loin ceux écrits par des slameurs dits « professionnels ». Et ça, c’est terrible.

 « Maître d’école » c’est le dernier spectacle en solo que tu as présenté sur les planches de la grande salle de l’institut français, avec une chorale de musique classique en accompagnement. Le public participait à une combinaison alliant le slam et la musique classique et c’était une première à Lubumbashi. Qu’est-ce que ça représentait pour toi? 

Je dois avouer que c’était une expérience incroyable. Ce n’était pas la même sensation avec les autres spectacles que j’ai livrés. Je crois que celle-là a été la meilleure expérience de toute ma carrière. Depuis longtemps, j’ai toujours rêvé de faire des concerts avec une grande chorale, avec un orchestre de chambre et j’ai pu le faire. Je suis content pour ça, mais pas totalement satisfait. Mon rêve c’est de faire avec deux cents personnes dans la chorale. Mais l’expérience était intense. Déjà réunir ces gens-là, travailler la cohérence entre la musique et le slam, ça n’a pas été facile. Mais c’était une belle expérience. 

Et l’écriture dans tout ça ? 

L’écriture est la mère de toute chose, pour moi. Tout passe par l’écriture. Pasu parle de l’inspiration et de l’expiration. L’inspiration qui nous vient d’une muse et l’expiration qui nous vient de notre tréfonds, là vient la partie où je dis qu’il faut travailler. Il ne suffit pas seulement d’être inspiré. On a notre part à faire. Et c’est en lisant, en faisant des recherches, on observant, en côtoyant des gens que je me constitue un matériau dans lequel puiser pour écrire. L’écriture reste la base de tout slameur. Quand j’ai commencé le slam, j’écrivais à tout moment, par jour je pouvais écrire trois quatre textes, mais c’était des textes sans profondeur parce que j’étais à mes débuts, enivré par la passion, porté par le besoin de frimer. C’était bien parce que je m’entraînais. Actuellement, pour écrire un seul texte par exemple, je peux mettre deux à trois mois, juste un seul texte. Et quand le texte sort, quand il est dit, c’est consistant, c’est potable parce que j’ai grandi en maturité, et que je prends le temps nécessaire pour écrire.

Quelle est la partie la plus difficile quand tu travailles sur un texte ? 

Commencer. C’est commencer qui est difficile. Dès lors que j’ai commencé, le reste coule de soi. Je mets du temps à écrire en tête. Parfois en cours de route, je me surprends moi-même en train de soliloquer. (Rires) Parfois, je peux finir un texte, le faire lire, la personne apprécie, mais moi-même je ne suis pas du tout convaincu. 

A quel moment tu te dis : « ça y est, mon texte est prêt, il faut que je le mette en voix » ? 

(Rires), c’est très difficile. C’est juste décidé qu’il faut s’arrêter. Je pense qu’on ne finit pas un texte. On décide de s’arrêter. L’idée ce n’est pas de faire parfait. Le temps que je mets à travailler sur un texte, c’est aussi dû au fait qu’il y a maintenant plus de pression. Quand on est beaucoup sollicité, on ne produit plus n’importe quoi parce qu’on a déjà une audience, un public qu’on a peur de décevoir. Dans mon escarcelle, j’ai des textes sur plusieurs thématiques et puis d’autres, c’est sur commande comme c’était le cas avec Katanga Awards, Advans Congo, l’élévation d’un certain dignitaire d’Etat et ambassadeur universel de la paix...etc.  

La critique te reproche d’être passé commercial. Qu’est-ce que tu réponds à ça ?  

Ceux qui sont derrière cette critique n’ont pas tort. Je suis un artiste. Sans argent, on ne vit pas. Il faut qu’on se dise la vérité. J’ai besoin d’avoir une sécurité financière. Même à l’époque, les artistes étaient engagés dans la cour royale, ils recevaient des sous. En France, aux 17 e et 18 e siècles,  des artistes comme Charles Le Brun ont été bien rémunérés pour leur travail à la cour de Louis XIV. A la base, je pense que l’art c’est la passion, mais quelque part aussi ça doit te nourrir. La passion est là, mais ce n’est plus comme avant, aujourd’hui, c’est une passion avec de l’intelligence qui doit nécessairement se traduire par un entrepreneuriat culturel. Il faut bien que mon art me nourrisse. Sinon, je risque de slamer gratuitement du lundi au lundi. 

Dans tes textes, on te sent très engagé. Les concepts comme Monsieur le président t’ont notamment valu quelques regards inquisiteurs et suspicieux. Peut-on prétendre faire du slam sans prendre position ?

Jamais ! Je l’ai déjà dit dans l’un de mes textes Lettre au prochain slameur : « être artiste c’est avoir une cause pour laquelle on est prêt à mourir.» 

Quel auteur à absolument lire par un jeune slameur ? 

Il faut lire Pasu Lundula pour être révolté. La révolte, c’est important pour être slameur. Il y a  une différence entre un révolté et un révolutionnaire. Le premier se révolte contre un système, il est contre une autorité établie et veut un changement, tandis que le second veut renverser l’autorité établie. Moi, je suis révolutionnaire du slam. Je n’y suis pas encore arrivé, mais je suis sur le bon chemin. 


Bkabel/5 Juillet 2025/Entretien, livres, littérature, théâtre 

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Abel Bukasa

Bkabel est écrivain et chroniqueur littéraire.

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