L'écrivain congolais (RDC) : profession, imposture ou mission ?
Être écrivain congolais, c’est refuser le silence pour témoigner du réel présent, donner voix aux sans-voix et écrire pour transformer la société plutôt que pour se satisfaire entre initiés.
Un écrivain n'est pas quelqu'un qui écrit.
Un écrivain, c'est quelqu'un qui fait le choix de ne pas se taire dans un pays où le silence devient une option confortable. Il est témoin, critique et passeur de mémoire. Ces mots-là, on les répète partout. Mais concrètement, au Congo démocratique, cela signifie quoi ?
- Muda : pour ma part, cela signifie que l'écrivain voit les choses et les dit. Il voit l'eau qui ne coule pas dans nos robinets, l'électricité qui clignote en jouant au cache-cache, l'Est du pays qui ne cesse de brûler, des jeunes qui tournent en rond et en manque d'occupation (encadrement), des jeunes filles qui vendent leur corps pour survivre, et j'en passe (les exemples sont légion)... L'écrivain voit tout cela, et il ne le met pas dans un rapport scientifique. Il le met dans un livre, parce que le livre a une force que les rapports n'ont pas : il oblige à se regarder de près.
Sartre disait : « L'écrivain est en situation dans son époque. »
Autrement dit : tu n'écris pas depuis nulle part. Tu écris depuis un lieu précis, un temps précis, avec des gens autour de toi qui vivent des choses précises. Prétendre le contraire, c'est de la mauvaise foi. Au pire, de l'escroquerie intellectuelle. Être écrivain, c'est assumer sa situation. C'est « écrire pour soi », certes, mais c'est surtout écrire pour ceux qui ne peuvent pas écrire. Raconter ce que ni les chiffres, les dépêches, les communiqués ni les posts sur les réseaux sociaux ne sauront dire. C'est cela, au moins, la responsabilité.
Le premier problème : l'innovation sans cap
- Muda : Regardons un peu dans nos cercles littéraires. Regardons ce qui s'y fabrique. On constate une tendance : beaucoup d'écrivains courent après la nouveauté. Recherches formelles, expérimentations et styles qui explosent. Cela semble noble. Cela semble audacieux. Mais posons la question sans encablures : à qui s'adresse cette audace ?
Un livre trop hermétique, savant, trop compliqué, aux tournures maniérées, devient un livre que seuls les fameux initiés lisent. Le grand public, celui qui vit dans les quartiers populaires, celui qui n'a pas eu un parcours universitaire (en lettres ou pas), celui-là décroche. Il referme le livre tôt et retourne à ses préoccupations quotidiennes.
Résultat : une littérature de niche.
Une littérature qui brille dans les salons climatisés de Gombe, qui fait joli sur les étagères des ambassades, mais qui ne traverse même pas le fleuve. L'écrivain, autrefois porte-parole, devient un spécialiste que seuls d'autres spécialistes lisent. Rires !
Je ne dis pas qu'il faut écrire plat.
Je dis qu'innover pour innover, sans se demander si l'on est encore compris, c'est une dérive. Ce n'est pas de l'art. C'est de l'entre-soi. Une poudre aux yeux.
Le deuxième problème : le passé comme refuge
- Muda : On a une histoire. Une histoire riche, douloureuse et complexe.
Mobutu par exemple, ses guerres, ses pillages, etc.
Lumumba aussi, ses espoirs déçus, son idéal, et j'en passe ; les Kabila, les Tshisekedi et tutti quanti.
Cette mémoire est importante, et personne ne dira qu'il faut l'oublier. Sauf que certains écrivains s'y enferment.
Ils écrivent toujours sur le Congo d'hier. Le Congo d'aujourd'hui, avec ses inégalités béantes, sa crise écologique, idéologique, sociologique, économique, ses coupures intempestives d'eau et d'électricité, ses routes défoncées, ses violences qui n'en finissent pas à l'Est, etc. Ce Congo-là, ils le regardent à peine.
On ne peut pas se prétendre témoin d'une époque si l'on vit dans celle d'avant. L'époque, c'est maintenant. C'est la SNEL qui tombe en panne trois fois par jour. C'est le prix de la farine de maïs qui flambe. C'est le climat qui part en cacahuète. C'est la chute du dollar. C'est l'Est du pays qui se vide de ses habitants. C'est le problème de transport à Kinshasa, etc.
Lorsqu'un écrivain ignore ces réalités, il n'est pas témoin. Il est simplement nostalgique. Il habite un Congo qui n'existe plus et il laisse le vrai Congo se débrouiller seul, sans lui.
Et qu'attend-on ?
- Muda : Ce n'est pas une question de choisir entre le style et l'engagement. Cette opposition est un faux débat. Un écrivain peut avoir une écriture personnelle, une recherche formelle, une exigence stylistique, et en même temps parler de ce qui concerne ceux qui lisent. Les deux ne sont pas incompatibles.
Ce qu'on attend de nos écrivains, et je le dis pour les cercles littéraires, pour les structures qui les entourent, pour ceux qui les publient et ceux qui les lisent, ce n'est pas qu'ils renoncent à l'art. Certains confondent l'art avec l'entre-soi. Une littérature qui ne parle qu'à elle-même, qui tourne dans les ateliers d'écriture et les festivals, cette littérature-là n'a pas d'impact. Elle occupe le temps et ne change rien.
La littérature qui compte, celle qui a une raison d'être, éclaire. Elle transforme. Elle fait dire à quelqu'un : « C'est de moi qu'il parle. C'est de ma vie qu'il raconte. »
Conclusion
L'écrivain est un messager. Ce n'est pas une métaphore poétique. C'est une fonction. Sa plume porte des mots qui ne lui appartiennent plus entièrement une fois qu'ils sont dans l'espace public. Ils circulent. Ils touchent des gens qu'il ne rencontrera jamais. Ils font quelque chose dans le réel.
Être écrivain au Congo, c'est accepter cette condition. C'est accepter d'être le relais des voix étouffées. C'est accepter que sa parole serve aussi à d'autres. On n'écrit pas uniquement pour soi. On écrit pour les autres. Pour ceux qu'on n'entend pas. Pour ceux qu'on réduit au silence. Pour ceux qui n'ont pas d'autre moyen de faire entendre leur histoire.
C'est celle-là, la mission.
Le reste, les prix, bourses, interviews, invitations, photos sur les réseaux, c'est du superflu. Si on oublie la mission, on n'est plus écrivain. On est un figurant qui joue à l'écrivain. Et être écrivain, c'est savoir demeurer le témoin de son époque.
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