Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal
Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal est un roman poignant qui dénonce les violences physiques, psychologiques et sociales infligées aux femmes dans une société patriarcale, polygame et rigoriste.
« Munyal, mes filles, car la patience est une vertu. Dieu aime les patientes, répète mon père, imperturbable. J’ai aujourd’hui achevé mon devoir de père envers vous. Je vous ai élevées, instruites, et je vous confie ce jour à des hommes responsables ! Vous êtes à présent de grandes filles, des femmes, plutôt ! Vous êtes désormais mariées et devez respect et considération à vos époux. »
C’est l’histoire de trois femmes camerounaises : Ramla, Hindou et Safira, qui sont mariées contre leur gré et confrontées à la jalousie liée à la polygamie, à la violence conjugale…
– simplement à un mariage non désiré.
Ce roman de Djaïli Amadou Amal, Les Impatientes, est composé de trois récits distincts suivant le parcours de trois femmes qui doivent, chacune à sa façon, vivre et survivre dans le cadre de mariages forcés. L’histoire se déroule à Maroua, quatrième ville du pays, au sein de la communauté peule, où nous découvrons des familles obsédées par leurs stratégies matrimoniales.
La première protagoniste, Ramla, est une brillante lycéenne qui, au début du récit, espère vivre « un doux rêve » en se mariant avec Aminou, le meilleur ami de son frère. Or, elle découvre que son père et son oncle ont déjà décidé d’accorder sa main au vieux notable local, Alhadji. Ramla a beau tenter de résister et de faire valoir son amour pour Aminou, elle est très vite rappelée à la réalité des traditions.
Si cette première défaite dans la vie de Ramla est amère, elle n’est rien en comparaison du calvaire de la seconde héroïne, sa demi-sœur, Hindou, qui doit épouser son cousin Moubarak. Non seulement ce dernier ne cesse de la tromper, mais il se livre à toutes sortes d’excès : alcool, drogue, violences physiques et abus sexuels. Le récit d’Hindou devient alors un long parcours de souffrance. Elle tente une fugue, mais des villageois avertissent rapidement la famille qui force immédiatement la jeune femme à retourner auprès de son mari, afin d’éviter l’opprobre qui risquerait d’entacher la réputation du père.
Ce second récit est la véritable charnière du roman. Le texte y prend une réelle ampleur sociale : il fourmille de détails sur les mentalités qui animent la société patriarcale et polygame dont sont issues les protagonistes. Le lecteur suit pas à pas l’horreur du quotidien d’Hindou, rouée de coups et violée à répétition par son mari. Mais, au fur et à mesure, ce n’est peut-être plus cet homme violent qui nous effraie le plus, mais l’environnement familial et social de la narratrice. Sa mère ne consent pas à intervenir, trop attachée à maintenir l’apparat des traditions et trop désireuse de ne pas voir le scandale l’éclabousser elle-même. Son père refuse d’entendre parler des sévices sexuels et accuse sa fille d’ingratitude. Au fil de ces scènes effroyables, l’univers familial nous est dépeint comme un monde de petites cruautés. Plus encore, nous découvrons comment les femmes qui entourent Hindou, loin d’exprimer un rejet du patriarcat, en sont en réalité les agents les plus redoutables.
Ainsi, Hindou, victime des abus répétés de son mari, tente d’évoquer la chose avec ses proches, puis avec son médecin. Or, même ce dernier relativise l’acte : « Ce n’était pas un viol. Tout s’était déroulé normalement. Je suis juste une nouvelle mariée plus sensible que les autres. » La simplicité apparente des mots contraste avec la violence de l’expérience. Plus loin, c’est sa tante qui lui fait une leçon de vie en lui rappelant : « À chaque instant de ta vie, tu dois te maîtriser et tout contrôler. »
Le troisième portrait, celui de Safira, permet d’approfondir cette dernière idée. À la différence de Ramla et d’Hindou, qui étaient à peine sorties de l’enfance, Safira est une mère de famille qui approche de la quarantaine. Elle semble épanouie jusqu’à ce qu’elle assiste, impuissante, à l’arrivée d’une nouvelle épouse que son mari lui impose. Celle-ci n’est autre que Ramla, cette jeune fille que nous avions laissée au début de l’ouvrage alors qu’on la forçait à abandonner son amour d’adolescence.
Avec l’arrivée de Ramla, Safira devient la daada-saaré, la maîtresse de maison qui, à défaut de décider de sa destinée sentimentale, gère les relations entre les femmes au sein du foyer. Cette fois-ci, le récit permet de mesurer les dommages de cet environnement traditionnel sur le long terme : Safira n’est pas une jeune promise comme Hindou et Ramla ; angoissée par sa relégation au rang de « première épouse », elle est prête, à son tour, aux manigances les plus cruelles pour se débarrasser de sa rivale.
Ce roman de Djaïli Amadou Amal dénonce la condition féminine au Sahel, avec une résonance bien au-delà. Il nous bouleverse par le courage et la résistance de ces femmes qui furent les siennes, car la première page de Les Impatientes nous informe que l’ouvrage est inspiré de faits réels ; il s’agit bien d’une inspiration autobiographique. Un roman à lire absolument !
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