Les Lectures de Kalombo II : « La Maison de la faim », Coup de poing en pleine poésie
Kalombo II célèbre la puissance d’un livre ''La Maison de la faim'' de Dambudzo Marechera, dont l’écriture poétique et violente raconte la misère coloniale du Zimbabwe et explore, à travers errance, faim, identité brisée et révolte, la destruction intérieure des êtres au point de marquer le lecteur comme un véritable coup de poing.
Il y a Camus avec son « Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier. Je ne sais pas. » Il y a aussi Dambudzo, qui nous livre là un des plus beaux incipits de la littérature : « J’ai pris mes affaires et je suis parti. Le soleil se levait. Je n’avais nulle part où aller. J’errais en direction du hall à bières mais en chemin j’ai fait halte à la buvette pour m’en prendre une. Les gens se désaltéraient, éparpillés le long de la vaste véranda du magasin. » L’incipit est pour un livre ce que les préliminaires sont aux rapports sexuels (je rigole !).
Il est des livres qui, une fois les avoir ouverts, vous n’avez aucune once d’envie de les refermer. Il est des livres qui, une fois les avoir lus, ils vous pénètrent. Fortement. Il y a des livres qui, une fois les avoir mangés, vous ne pouvez que vous en vouloir de ne les avoir pas écrits. « La maison de la faim » de Dambudzo Marechera en est un exemple parfait ! Classique de la littérature mondiale, ce livre probablement peu connu dans le milieu francophone, est un livre total dans lequel poésie et violence se violent, font mariage.
C’est dans la Nuit du texte que Ramcy Kabuya me/nous parle de ce livre. Curieux et trop proche de la littérature de violence, je m’en vais chercher. Sans savoir que je trouverai d’abord une poésie avant de trouver un livre en prose – non poétique.
Ce qui vous frappe, c’est visiblement toute la poésie qui vous suce le sang. Ces exemples, minimes et peut-être insignifiants, peuvent le démontrer :
« J’ai jeté mon manteau sur mes épaules un peu comme la nuit recouvre d’un seul coup de ciel de fin d’après-midi, et je me suis levé pour acheter une autre bière. » [33] « Un postillon de ses mots crachés est venu se ficher dans ma joue gauche. Une petite étoile a implosé dans ma poitrine. Je toussais et ravalais beaucoup de mucosités. La douleur me creusait les joues. » [82] « Mon âme en papier blanc s’est froissée. » [43] « La vie est une suite d’explosions minimes dont l’écho moribond se loge confortablement au tréfonds de nos esprits. » [55]
On ne sait pas exactement, si on est dans la définition précise des genres, si ce livre est une nouvelle, un roman, un récit ou un recueil de nouvelles fragmentées. On sait en commençant la lecture que le narrateur voulait être « libre. » [23]
« La maison de la faim » est un livre qui passe en revue la vie dans le ghetto du Zimbabwe colonial et ségrégationniste dans lequel les noirs sont rongés par la faim. La condition noire est loin de ne pas s’y dessiner : « Non, je ne déteste pas être noir. J’en ai juste assez de dire que c’est beau. Non, je ne me déteste pas. J’en ai juste assez que les gens se meurtrissent les poings sur ma mâchoire. » [80] Ici, la faim est à tous les niveaux : dans le corps et dans l’âme, c’est une condition existentielle. Dans cet extrait : « Et pourtant. L’argent faisait bien partie du problème. Il était impossible d’aimer, impossible de manger, écrire, de dormir, de haïr – impossible de rêver même – sans argent. » [37] On remarque que la pauvreté, dans ce milieu, y est extrême, le mot « misère » devient autant normal que l’atrocité. « Je ne savais pas qu’un cops pouvait supporter tant de douleur. » [120]
Ce livre est sans doute une critique sociale. Dambudzo, visiblement alter ego du narrateur – il faut connaitre son histoire : père alcoolique et violent, brutal et instable, terrorisant le foyer ; mère qui tente de survivre dans un environnement où la faim détruit les liens affectifs jusqu’à aller se prostituer. A l’adolescence, le narrateur découvre la langue du colon à l’école. Lui qui n’avait connu jusque-là à exprimer les réalités du monde qu’en Shona. C’est une fracture identitaire. Il y a dans la « Maison de la faim » de la sexualité précoce, des viols, des avortements clandestins, des maladies, des suicides, de la délinquance et de l’errance. Le narrateur tente de s’échapper par la littérature, l’alcool et l’exil intérieur. L’écriture elle-même est instable, convulsive, incapable d’apporter un salut. La société coloniale écrase toute possibilité de rédemption, même la révolte parait vaine.
Ce livre montre comment la faim matérielle et morale, produite par la colonisation et la misère, détruit des individus de l’intérieur, jusqu’à rendre impossible toute reconstruction. Une écriture de la rupture qui explore les mythes identitaires et la colonisation en peignant la violence avec une telle dextérité. Cette violence est familiale, coloniale, sexuelle et psychologique. Ce livre, que je vous invite à lire, est à la fois violent, poétique, un cri et un COUP DE POING en plein visage.
Pour finir, je vous laisse cet extrait de Dambudzo Marechera :
« … rejeté du village, de la ville et du pays. Rejeté de l’utérus, de la maison, de la famille. Un vrai désert. Toutes les graines du désespoir. Il se nourrissait de colère ; mais la colère ne remplit pas le ventre. Il se nourrissait de haine pour toutes les choses ; mais la haine n’étanche pas la soif. Et puis il se nourrissait de rêves, toutes sortes de rêves, rêves de vengeance, de pardon, d’automutilation, de cet amour qui est en toute chose. Mais même tout cela n’étanchait pas sa soif, ne comblait pas sa faim. Car c’était une étrange soif. Une faim inconnue. Qui l’avait conduit loin de lui-même, de ses amis, de sa famille, des choses de son monde premier. Il erra seul et tête nue sous le soleil. Il se nourrissait de l’épuisement de son esprit et de son corps, mais le cerveau ne meurt qu’à son heure, et le corps est un bien précieux qui, se flétrissant et se recroquevillant sur lui-même, génère un nouvel être qui rayonne autour du corps ancien et ne meurt pas tant que ne descend pas le grand astre. Et donc l’épuisement n’étanchait ni sa soif ni sa fatigue, n’empêchait pas la faim de lui ronger la panse. Il arriva aux abords d’une grande ville, mais quand il voulut y pénétrer, la sentinelle aux portes éclata de rire et tout se mua en dunes de sable. Peut-être n’avait-elle jamais existé. Il vit voler de grands et beaux oiseaux, mais quand il les héla, ils se changèrent en vautours et à grands cris rauques ils disparurent brutalement de sa vue. Il eut comme une irritation soudaine. Et d’ailleurs il se grattait doucement entre les jambes. Et puis il dit : “Je vivrai au coeur d’un grain de sable.” Et il dit encore : “Je gratterai une allumette : sitôt quelle s’embrasera, je plongerai dans le coeur de ténèbres de sa flamme aux allures de graine.” Mais s’écoutant dire cela, écoutant la soif et la faim, tout à coup il eut ces paroles d’or : “ Je vivrai à l’embouchure du fleuve où naissent toutes les questions humaines.’’» [125]
Powered by Froala Editor