Les Lectures de Kalombo II : Parce qu’écrire, c’est risquer la vérité, « Lettres pour ne pas mourir deux fois » de Youssef Branh et Ava Lin

0 269 06 Avr 26 Introduction

« Lettres pour ne pas mourir deux fois » de Youssef Branh et Ava Lin fait de l’écriture un acte de mémoire et de résistance, entre témoignage, poésie et réflexion sur la responsabilité de dire la douleur dans des sociétés marquées par la violence et l’oubli.

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« Écrire, c’est ma manière à moi de garder une trace quand les fosses communes avalent les preuves. C’est refuser de mourir deux fois : une première fois par la balle du système qui te touche en plein cœur, une seconde fois par l’oubli. » (p. 17)

Voici l’extrait qui donne son titre à « Lettres pour ne pas mourir deux fois » de Youssef Branh et Ava Lin, et qui fait écho au célèbre « Le Dernier Jour d’un condamné » de Victor Hugo ; vous comprendrez pourquoi dans les lignes qui suivent. 

Le mot « lettres » ici, semble presque n’être qu’un décor. Les genres littéraires servent parfois de détour, de prétexte, voire de conformisme. Dans ce livre, les lettres agissent surtout comme un conduit vers une histoire de fond, puissante et directe, qui n’a pas besoin de se dissimuler derrière des artifices. A travers elles, les auteurs tissent un récit hybride, à mi-chemin entre témoignage, fiction et méditation sur le rôle de l’écriture.

Dans ce monde où certaines voix sont étouffées par la violence, la peur ou l’oubli, la littérature reste parfois l’un des derniers espaces de vérité. Ici, deux écrivains correspondent : Youssef Branh, depuis Kinshasa, au Congo, pays miné par la guerre, la corruption et la violence politique, et Ava Lin, depuis une Birmanie sous dictature militaire, où la répression s’est installée durablement. Ce dialogue entre deux douleurs du monde donne au livre une portée universelle, faisant de ces deux pays – pourtant éloignés – des miroirs l’un de l’autre. 

À travers leurs lettres, les auteurs interrogent la mémoire des violences, la responsabilité de l’écrivain et le rôle de la littérature dans des sociétés de crise. Le narrateur congolais évoque notamment plus de trente années de guerre et d’instabilité, rappelant les souffrances des populations et le sentiment d’abandon face au silence du monde. 

Mais « Lettres pour ne pas mourir deux fois » ne se limite pas à la dénonciation. Il pose une question essentielle : peut-on écrire la douleur des autres sans la trahir ? Faut-il se taire par crainte d’appropriation ou parler au risque de l’imperfection ? Ces interrogations traversent l’ouvrage et lui confèrent une profondeur rare.

Le récit frappe aussi par la force de son écriture. Entre poésie, colère et lucidité, la langue oscille entre lyrisme et brutalité, comme si la violence du réel contraignait les mots à sortir de leur confort esthétique. Cette tension donne au texte une énergie particulière, proche de certaines écritures engagées contemporaines.  

Dès les premières pages, deux réalités s’imposent : la poésie et la violence. La première se lit dans des images fortes :

« en passant par toutes les géographies de la douleur » (Avant-propos), 

« Et pourtant, nous continuons de danser dans nos malheurs comme si nos pas pouvaient faire oublier la boue. » (p. 14). 

Le livre est également traversé par des réflexions sur le rapport humain-littérature : 

Le livre est également traversé par une réflexion sur le rapport entre l’homme et la littérature :

 « Il y a trois jours, je venais d’imprimer la lettre du 12 que je t’ai fait parvenir. Je garde toujours les lettres. » (25), 

« Et dans ce siècle, le miracle, c’est de continuer à croire que la parole guérit, que la poésie pourra sauver le monde s’il peut nous sauver de nous-mêmes. » (67), 

« On nous a tout volé, sauf l’imagination. On nous a tout pris sauf la capacité de rêver debout. De croire encore. C’est ça, notre vengeance. Notre revanche sur le désespoir : on rêve encore. On rêve debout. » (68) 

On pourrait parler ici d’une écriture de crise. Youssef écrit depuis la prison, et une véritable cartographie carcérale se dessine : la prison de Makala (p. 29), les logiques de libération conditionnées par l’argent (p. 31), ou encore la perception du temps en détention.

Même si un anachronisme s’est infiltré dans cet épisode, « depuis la prison, comment Youssef entend-il ces bruits des mamans-vendeuses ? » Aux côtés de cette imperfection, je note un dévoilement de presque tout le synopsis à la page 47. L’utilisation de l’argot pour faire mélange avec un langage assez soutenu rappelle l’urgence de repenser la contemporanéité dans les littératures d’aujourd’hui. La littérature, peut-on se poser, peut-elle résister à l’avancée du temps ou s’adapter aux codes de son temps. Les clichés à certains endroits, comme celui du kinois qui est automatiquement l’archétype du congolais.

Quelques faiblesses apparaissent néanmoins. Un léger anachronisme interroge : comment Youssef, depuis sa cellule, perçoit-il certains bruits extérieurs ? De même, un dévoilement prématuré du récit/synopsis survient sur la page 47. L’usage de l’argot, mêlé à une langue plus soutenue, pose aussi la question de la contemporanéité littéraire : la littérature doit-elle résister au temps ou s’adapter à ses codes ?

Le livre aborde également la guerre et la colonisation. Il met en tension différentes perceptions du conflit congolais, notamment entre Kinshasa et l’Est du pays. La répétition de « trente ans » agit comme une litanie tragique, rappelant un drame humain souvent réduit à quelques lignes dans les médias. Écrire devient alors un acte de mémoire : refuser « de mourir deux fois : une première fois par la balle du système, une seconde fois par l’oubli ».

Si au fil de page la question de la mémoire est présente, des questions y relatives jaillissent : la mémoire, guide-t-elle l’écrit ? Ou l’inverse : l’écrit, guide-t-elle la mémoire ? Ava Lin prend moins d’espace dans l’écriture, mais plus de vie, plus de force intérieure et un double du lecteur, un quelqu’un qui essaie de répondre à nos places. Dans un monde saturé d’informations mais parfois pauvre en écoute, les lettres de Branh et Lin nous rappellent que la littérature peut encore être un lieu où les morts, les oubliés et les invisibles continuent de parler.

Le creuset entre le dire et le faire m’intrigue. Voire la question de la marche dans le livre que, finalement, Negue Fly fera seul. Dans un monde hyperconnecté, dire semble facile, mais agir reste difficile. Cette tension traverse tout le texte.

Que faut-il espérer de ce Congo [qui] est un grand corps malade si nous subissons encore le « quadrilinguisme linguistique » dont parle les auteurs ? Un quadrilinguisme qui fait autant saliver que baver. « Lettres pour ne pas mourir deux fois » est, en définitive, un livre sur la mémoire, sur la nécessité d’écrire pour résister à l’effacement. Le Congo et la Birmanie s’y confondent dans une même urgence : dire, témoigner, ne pas oublier.

Pour conclure, un poème birman cité dans l’ouvrage, signé Maung Saunghka :

Sur ma virilité repose

un portrait tatoué de Monsieur le Président.

Ma bien-aimée l’a découvert

après nos noces.

Elle en fut bouleversée

inconsolable.

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Kalombo I I

Écrivain, chroniqueur littéraire et blogueur.

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