Les Seigneurs des nuits

0 389 11 Fév 25 Introduction

Pris au piège par des gangs dans un quartier violent, Adi, un journaliste, est dépouillé, torturé puis abattu, laissant son meurtre impuni.

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En hommage à Patrick Adonis NUMBI, abattu ce jour, le 08 janvier 2025.

« Shimama we ! » a dit l’un d’entre eux, fougueusement. Adi était terrifié, se trouvant loin de sa tanière, sur l’un des lieux de sang. Matshipisha est le lieu de massacre par excellence de la ville. Et il y pleut des gangs chaque jour. Adi n’a cessé de continuer sa marche. Sa marche en voiture, disais-je. Il pensait mieux s’enfuir en accélérant, mais la route était toute barricadée. Ces badauds étaient plus organisés que l’État. Ils avaient déjà dépêché des Nteta ou des herses sur la route, de l’autre côté par où Adi s’enfuyait. Il était donc bloqué, tétanisé. Avancer signifiait beaucoup : demeurer têtu, perdre ses pneus, tuer sa voiture et accepter la mort. La bande était trop grande. Cent ou mille fois plus que lui-même. Il ne savait pas descendre, apeuré. Il avait des souvenirs macabres des armes blanches, qui, pour lui, étaient plus virulentes que les armes ordinaires. Et elles tuaient différemment de celles-ci, comme un Holocauste, à petits feux pour un supplice très long et christique.

La ville était devenue un théâtre, si pas un forum, de toutes les violences nocturnes. La nuit avait ses Seigneurs, la journée aussi les siens ou le sien. Ces jeunes gens, fallait-il les appeler ainsi ?, avaient déjà entouré sa voiture, poussant Adi à en sortir et à « coopérer ». Communiquant, il pensait que c’était le moyen le plus sûr : coopérer. Il avait donc ouvert les portes et levé les mains en l’air, comme un bandit arrêté (même s’il ne le serait jamais, jamais, même si le monde renaissait).

« Zoba yo, vanda nye ! » criait l’un d’eux, un des chefs, quand il répétait ses incessants « Pardon », « Je suis innocent », « Je suis journaliste ». Il avait découvert là une langue qui, ici, pendant la nuit, est attribuée à une catégorie de personnes. Qui des bandits, qui des soldats-patrouilleurs. À Matshipisha, c’est le swahili populaire qui règne, c’est le berceau du swahili populaire avec la Commune-Rouge. Mais entendre cette langue pouvait toujours prêter à confusion. Il n’avait pas cessé de réfléchir, ou de fléchir, pendant ces six secondes lorsqu’un autre membre de la bande avait lancé « Mumufule ». Cette expression ne signifiait pour cet amoureux du micro qu’une chose : « Lessivez-le. » Un francophile comme lui ne pouvait rien comprendre de ce petit langage de rue. Il venait juste de remarquer, passivement, qu’il avait été dépossédé de tout. De tout et même de sa dignité.

« Avais-je tort de descendre et de leur obéir devant ce dilemme ? » se répétait-il dans sa conscience toutes les tierces.

« Avais-je tort de descendre et de leur obéir devant ce dilemme ? » C’était la dernière tierce avant qu’on ne lui demande de s’agenouiller. Voyant sa dignité s’enfuir entre deux souffles coupés, entre six respirations, il n’avait que faire d’objecter. Fissa, il savait qu’il était le seul perdant. Le seul perdant. Le bien triste perdant. Il avait voulu s’opposer pour montrer sa force. Mais face à qui ? À des personnes qui ont vendu leur conscience au détriment d’un ou deux paquets de Diamba ? Non, mais non ! La bataille devait être rude. Adi avait, de toutes ses forces, accepté d’être un David, mais sûrement un David perdant.

Et son esprit ? Il parlait et dans son esprit et extérieurement. In petto, il disait : « Paka ni kifwe na moya », ayant compris que c’étaient là ses dernières heures, ses dernières minutes, son dernier jour, sa dernière année.

On le battait avec délectation. Mais pourquoi ? Ils avaient les cent dollars, ils avaient même son portefeuille. Mais pourquoi ? Même la voiture leur appartenait. Mais pourquoi ? Ils avaient toutes ses cartes. Mais pourquoi ? Certains mangeaient déjà les pains qu’Adi ramenait pour ses enfants. Mais pourquoi ? Quand la nuit commet une bêtise, le jour reste toujours sans réponse !

Deux heures plus tard, une voiture débarquait là, c’était celle de la Patrouille, venue tout droit de l’avenue Lomami. Oui, ce tronçon interdit, dans lequel passer est un péché la nuit. Où l’on vous tient forcément pour laisser votre « hominitude ». Repue, la Patrouille n’avait rien remarqué. Seulement une marée de sang d’un homme. Son sang criait, peut-être comme le sang d’Abel, il continuait à jaser : « Avais-je tort de descendre et de leur obéir devant ce dilemme ? »

« Mokonzi, makambo elekami awa ! » La Jeep s’arrêtait. Quelques militaires qui avaient encore des libidos qui coulaient avaient commencé à marcher vers la piste de sang pour trouver et comprendre le problème. Le Chef, un peu diligent, avait scindé le groupe en deux, conscients du danger du lieu. Un lieu de haut crime, nuit et jour.

Salongo, le plus brave des militaires (fallait-il dire qu’il était plus brave sur Lomami et Matshipisha ? J’en ris. Mais d’un rire froid. Un rire forcé.) s’était détaché du groupe. Deux minutes plus tard, c’est une balle qu’on avait entendue. Puis, celui-là criait :

« Mokonzi, babomi mutu awa ! »

 « Nani abeti mbuma ? » fit Mokonzi à Salongo. 

« Ngai, na betaki mbuma likolo ya shegue moko, akimi ». 

C’était l’amalgame total !

C’est Adi qui était étendu là, criblé d’une balle et de coups de machette. Ses habits étaient déchiquetés. Mort dans le corps et encore vivant dans l’âme. Le tableau de la nuit était encore plus noir, plus sombre, invisible. Une minute de silence ou mille minutes, il était déjà dans son voyage sans retour. Le journaliste était donc déjà parti de l’autre côté de la rive, vers l’inconnu. Son corps était emballé et jeté comme un sac de foufou dans cette Jeep.

On allait sur la même piste de sang qui devait servir de lieu pour une enquête qui n’existera peut-être jamais. Affaire classée sans suite.

Ou peut-être on nous dira qu’il s’est battu lui-même et s’est mis une balle dans le tronc. Pays de toutes les possibilités, ma Rumbaland.

Bande, bandits et badauds se ressemblent au niveau des lettres BD, mais ceci n’est pas une bande dessinée. C’est une tribune pour Adi, encore vif mais mort pour la vie, mort pour la mort, mort éternellement ! Paix à l’âme de la vie éternelle !

Kalombo II, dans "La Nuit est un vaste pays"

Note : Cette nouvelle est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est fortuite.

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Image de profile de Daniel Kalombo Ii, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Daniel Kalombo Ii

Ecrivain, chroniqueur littéraire et blogueur.

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