« Notre condition conduisit la plupart de nos condisciples à rejoindre le Mozambique pour devenir des combattants de la liberté, et moi à DEVENIR UN ECRIVAIN. » Entretien avec Dambudzo Marechera

0 200 24 Oct 25 Introduction

Dambudzo Marechera raconte comment sa vie dans le ghetto de Rusape, marquée par la violence, la misère, l’injustice et l’observation attentive de l’humanité brutalisée autour de lui, l’a conduit à devenir écrivain, utilisant la langue anglaise comme outil pour témoigner et subvertir le monde qui l’entourait tout en maintenant une vigilance critique face à l’État et à la société.

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Dambudzo Marechera : Flora Veit-Wild

Quels écrivains t'ont influencé?

Je trouve cette question biaisée, retorse. Elle suppose qu'un écrivain doit être influencé par d'autres écrivains, qu'il doit forcément être influencé par les livres qu'il lit. Il se peut que cela soit vrai. Pour ce qui me concerne, j'ai été influencé jusqu'au désespoir par une humanité obstinée mais brutalisée, celle des gens parmi lesquels j'ai grandi. La réalité de leur vie, leur résistance silencieuse aux coups qui nous étaient portés jour après jour dans ces ghettos qu'on appelait alors des « campements ».

Qui sont tous ces « gens » ?

Ça va des quelques propriétaires d'épicerie aux instituteurs, en passant par les prêtres, les chefs délirants de cultes sectaires ou ésotériques, les femmes au foyer, les bonnes d'enfants, les terrassiers, les ouvriers d'usine, les vendeurs de boutique, les caddies, les maçons, les pickpockets, les psychopathes, les proxénètes, les veuves accablées, les escrocs professionnels, les prostituées, les écoliers affamés mais studieux, les écolières affamées mais bientôt enceintes et, bien sûr, les informateurs, les agents de la British South Africa Police, les policiers réservistes, la police spéciale ghetto du Conseil d'Administration de la Ville, le Commissaire de Circonscription et ses acolytes et commis pompeux et suffisants, les commerçants asiatiques dédaigneux et insignifiants, les écolières blanches dans leurs écoles d'élites, les écoliers blancs qui nous tabassaient chaque fois qu'on allait faire les poubelles des banlieues blanches, les cadavres de noyés qui de temps en temps refaisaient surface au barrage de Lesapi, le fou qu'on croyait inoffensif jusqu'au jour où un corps mutilé était retrouvé dans la brousse à l'est du ghetto, les mères de neuf enfants ou plus, et le désespoir digne des quelques missionnaires qui deux ou trois fois sont venus voir dans quelles conditions je vivais réellement. Voilà qui sont ces « gens ». Le cioaque bouillonnant dans lequel j'ai grandi. Celui dans lequel tous ceux dont je parle ici ont fait leur vie. Voilà ceux qui m'ont influencé leurs trahisons, leurs blessures, leurs joies. par leurs peines,

Tu étais donc un observateur non participant ?

Comment pourrais-je observer» une pierre sur le point de me frapper ?

C'était cela, ma relation avec la communauté de Rusape à l'époque. J'étais les bagarres d'ivrognes. J'étais mon père, qui rentre un soir à la maison avec un couteau planté dans le dos. J'étais la famille d'à côté expulsée sans ménagement après la mort du père chose qui allait bientôt arriver à ma propre famille. J'étais mon père qu'une idiote de seize ans, une idiote blanche, insulte. J'étais tous ceux qu'on expulse des fermes blanches environnantes et qu'on jette et qu'on jette n'importe où. J'étais le camarade de classe qui abandonne ses études parce que pas moyen de payer les frais de scolarité. J'étais les nuits noires horrifiantes (les lampadaires ne fonctionnaient jamais), j'étais les lamentations, les plaintes sépulcrales quand quelqu'un meurt et qu'il va bien falloir l'enterrer dans cette décharge qu'ils appellent le cimetière indigène. J'étais la jeune institutrice d'école primaire qui se pavane partout d'un air important. J'étais toute ma classe d'âge qui se retrouve dans des gangs, et des guerres de gangs éclatent avec des vraies batailles armées de bâtons, de briques, de pierres, de couteaux. J'étais un cow-boy, un Indien, un Gl, un officier de commando britannique de la Seconde Guerre mondiale, toutes ces journées sombres d'échappée délectable hors de notre environnement délabré et humiliant. Mais ce qui me terrifiait le plus, c'est la graine d'où germe la cécité de Marie dans Soleil Noir, c'était de voir un couple de parents aveugles guidés par leur petite fille de cinq ans, qui n'ont nulle part où dormir, parfois dorment au stade, parfois à la gare, et la police qui traque sans cesse les « vagabonds ». C'était si pitoyable, et la pitié est rare dans le ghetto. Et puis, il y avait les handicapés, tout le monde s'en foutait, moi-même je m'en foutais. Pour moi tout ça c'était simplement notre condition quotidienne. Cette condition qui par la suite conduira la plupart de nos condisciples à rejoindre le Mozambique pour devenir des combattants de la liberté, et moi à devenir un écrivain.

Pourquoi un « écrivain » ? Parce que peu de noirs l'étaient?

Hmm. La vie accablante et brutale du ghetto était toujours présente. Les 

bastons, les mariages, les arrestations, les offices à l'église, la cloche de l'école qui nous appelle au rassemblement, les expulsions sommaires, le football, les insultes, l'athlétisme, la misère, le netball, les allées et venues des files de détenus dans leur journée de travaux forcés sur la pelouse ou dans la ferme d'un salaud de blanc qui pendant ce temps joue au golf derrière la maison de femmes de piètre renommée, dures réalités matérielles de la vie quotidienne dans le ghetto. Il y avait tout cet excès, ce dehors féroce impossible d'y échapper. Mais il y avait aussi la décharge où étaient déversées les ordures des quartiers blancs de la ville une toute petite ville étroite d'esprit et très raciste. Je fouillais dans les ordures avec d'autres enfants, à la recherche de bandes dessinées, de magazines, de livres, de jouets cassés, tout ce qui pouvait nous aider à passer le temps dans le ghetto. Mais le plus important pour moi, c'était tout ce qui se lisait. Je dirais que mes tout premiers livres étaient ceux que les blancs de Rusape, des racistes fanatiques, lisaient à l'époque. Mon bien le plus précieux était une Encyclopédie Junior d'Arthur Mee, tout en lambeaux, très orientée par l'idéologie de l'Empire britannique mais néanmoins un trésor de connaissances insolites sur l'Univers et la Terre. Il y avait aussi des bandes dessinées xénophobes de l'époque de la Seconde Guerre mondiale. Superman. Batman. Spiderman. Super ceci, super cela. Mickey Spillane, James Hadley Chase, Peter Cheyney, des trucs de Tarzan et des slips de Tarzan. J'avais deux amis, Washington et Wattington, des jumeaux. Ils avaient construit des « bureaux » en boue, en tôle et en carton, des bureaux d'environ 75 cm de hauteur. Ils avaient une machine à écrire pour enfants. L'un était président et l'autre directeur général. J'étais leur petit secrétaire. Et là, nous avions toute une bibliothèque, de bandes dessinées et de livres récupérés sur la décharge. Tous les jours, on allait à la décharge, et ensuite à nos bureaux. Washington enregistrait méticuleusement nos acquisitions quotidiennes. Vous voyez ce que je veux dire ? On avait la machine à écrire, on avait tous ces livres. Et tous les jours après l'école, c'est ce qu'on faisait.

Et c'est là que tu as eu l'idée d'écrire ?

Pas exactement. Mais le déclic a eu lieu à ce moment-là. Vous voyez? J'étais très jeune, c'était la période où j'étais encore à l'école primaire, j'avais entre six et dix ans. À cette époque, je ne pensais pas qu'un noir pouvait être écrivain. Je n'ai jamais vu de livre écrit par un auteur noir avant ma première année de collège à l'internat, c'était Weep Not, Child de

révélation, qui a signé et scellé en 

moi ce premier déclic d'abord confus. Soudain j'ai su ce que j'allais faire de ma vie écrire des histoires, des poèmes, des pièces de théâtre. Écrire !

Tu as donc commencé à écrire à l'âge de onze ans ?

C'est ce qui se serait passé, s'il n'était pas arrivé autre chose. Mon père tué. Notre famille expulsée de la maison du ghetto. C'était peut-être une maison de ghetto, mais c'était chez nous. Et il n'y avait plus de père. Ma mère travaillait comme bonne d'enfants. À la maison nous étions neuf neuf enfants à sa charge. Elle a été licenciée. J'étais en première année d'internat. Où trouver de quoi payer les frais de scolarité? Qu'est-ce que cela voulait dire, que mon père soit mort? Qu'est-ce que cela voulait dire, de ne plus avoir de chez soi? Ça a débuté comme ça, le sentiment d'insécurité physique et mentale qui m'habite depuis je me suis mis à bégayer terriblement. C'était atroce. Même la parole, même le langage, m'abandonnaient. J'ai trimballé ce bégaiement hideux pendant trois ans. Une torture. Imaginez, je suis en classe, le professeur pose une question, je lève la main, je suis debout, tout le monde me regarde, et je ne fais que bégayer, bégayer, personne ne comprend rien, la réponse reste emprisonnée à l'intérieur de moi. Pour finir, le professeur prend pitié et me prie de me rasseoir. C'est comme ça que j'ai appris à me méfier du langage cette méfiance nécessaire à toute personne qui écrit, surtout quand il s'agit d'écrire dans une langue étrangère.

As-tu jamais songé à écrire en shona ?

Ça ne m'est jamais venu à l'idée. Le shona faisait partie des démons du ghetto auxquels j'essayais d'échapper. Le shona se situait dans le contexte d'une expérience avilissante, déchirante pour l'esprit, et dont la seule porte de sortie semblait étre la langue et l'école anglaise. La langue anglaise était inévitablement liée au faste et au luxe apparent des quartiers blancs de la ville. Quant à l'expression du magma créatif de ma tête, je dirais que j'ai plongé dans la langue anglaise comme un canard dans l'eau. J'ai donc été un étudiant enthousiaste et complice de la colonisation de mon esprit même. Évidemment il y avait en même temps ce malaise, ce traumatisme de me trouver soudain frappé de bégaiement, abandonné par l'outil même dont je suis censé me servir pour créer mon art. C'est peut-être là qu'il faut chercher le fondement de mon usage de la langue anglaise quand je la mets sens dessus dessous, quand je la brutalise pour lui donner une forme plus malléable qui 

serve mes propres fins. Pour un écrivain noir, cette langue est très raciste; il faut la combattre avec acharnement, se livrer avec elle à de terrifiants duels de pangas, avant de pouvoir lui faire faire tout ce que l'on veut qu'elle fasse. Comme les féministes. L'anglais est très masculin. Donc les féministes adoptent les mêmes tactiques. Se débarrasser de la grammaire, balancer la syntaxe, subvertir les images de l'intérieur, battre le tambour et les cymbales du rythme, développer les chambres de torture de l'ironie et du sarcasme, les fours à gaz de la résonance noire illimitée.

Cet impossible, exaltant, ce voluptueux noircissement de l'image, c'est ce qui me pousse à m'engager totalement dans l'écriture.

Lutter contre la langue c'est ça ton objectif ?

Oui et non. Le langage est indissolublement lié à ce qui fait l'humanité des êtres humains et aussi, bien entendu, à l'inhumanité. Tout ce qui touche au langage, l'obscène, le sublime, le charabia, le pontifiant, le purement narratif, le verbalement menaçant, l'adjectivement nauséabond, tout cela fait partie de la pratique du ciselage qui est au coeur de mon écriture, la fameuse triste et tranquille musique de l'humanité...

C'était quoi, la culture du ghetto?

C'étaient les années soixante. Les bouleversements politiques, la montée du nationalisme noir, l'interdiction de la ZAPU, les premières tentatives de lutte armée. J'étais trop jeune pour comprendre. Même quand Nkomo est venu faire son grand meeting et que ma soeur m'a emmené avec elle; et là il y avait tous ces policiers et ces réservistes qui nous balançaient des bombes lacrymogènes et j'étouffais, je mourais, je ne savais pas ce qui se passait, pourquoi je courais, tout le monde courait, et les chiens de la police nous pourchassaient, et je courais, et ma soeur me hurlait de me relever et de courir! Les Beatles. Les Rolling Stones. Cliff Richard, Elvis Presley. The Shadows. Tous les postes de radios transistor beuglaient comme pas possible. Il y avait cette petite salle du township où des groupes venaient jouer du smanje-manje, du jazz, du rock'n'roll l'un d'eux s'appelait The Rocking Kids, que des jeunes du ghetto qui avaient appris tout seuls à jouer de la guitare, de la batterie et du saxophone. Et tous les vendredis, il y avait une séance de cinéma. Hopalong Cassidy. Gene Autry. Tarzan. James Bond, Ronald Reagan. Fuzzy. Woody Woodpecker. Et -waouh! Charlie Chaplin. Il y avait les mariages, les rengaines entraînantes de ces 

chants shonas tristes à te briser le coeur et les dents tout en même temps, et les jeux de l'amour et de la séduction. On était des enfants qui jouaient au papa et à la maman », qui jouaient à se fiancer. On improvisait nos jeux de rôles autour des devoirs du mariage, des conflits de la vie adulte. On était plongés là-dedans, on découvrait les cigarettes, la bière, le sexe, et bien sûr on usait et abusait de violence.

On peut dire que le hall à bières municipal était notre centre culturel communautaire. Des guitaristes et chanteurs itinérants y jouaient. Des gens comme Safirio Madzikatire, qui est aujourd'hui l'un de nos plus grands chanteurs nationaux, et un tout aussi talentueux comédien de radio et de télévision. Des gens comme Kilimandjaro. Ces enfants qui allaient devenir des combattants de la guerilla. Des enfants qui allaient devenir des mujibas de la lutte armée. Des enfants qui allaient sacrifier leur vie entière pour la liberté tous ont grandi ici.

(1983)

Post-scriptum, 1984

J'ai peur des États à parti unique, surtout lorsque ces États ont plus de slogans à proclamer que de contenus à proposer en matière de politiques publiques et de mise en oeuvre de ces politiques. Je n'ai jamais vécu dans un État à parti unique, à l'exception du Zimbabwe d'avant l'indépendance, c'est-à-dire la Rhodésie d'lan Smith, qui était pour ainsi dire un État à parti unique. Et, franchement, tout ce que je lis à propos des États à parti unique me terrifie.

Généralement les écrivains sont recrutés dans les mouvements révolutionnaires avant que les révolutions ne parviennent à leur fin. Une fois ces révolutions parvenues à leur fin, les écrivains sont tout simplement mis à l'écart comme des nuisibles, ou des êtres parfaitement obsolètes.

Je ne sais pas si l'écrivain peut apporter quoi que ce soit à une nation émergente. Mais je pense qu'il faut s'efforcer de maintenir une tension saine entre un écrivain et sa nation. L'écriture court toujours le risque de se transformer en outil de propagande bon marché. S'il veut rester intègre, l'écrivain doit être libre de critiquer ou d'écrire sur tout ce qui, dans la société, lui semble aller à l'encontre des aspirations de la nation. Du temps où lan Smith nous gouvernait dans ce pays, nous devions nous opposer à lui en permanence en tant qu'écrivains et aujourd'hui 

encore nous devons continuer de le critiquer d'autant plus ardemment que nous avons un gouvernement de majorité. Face à nos propres erreurs, nous nous devons d'être encore plus vigilants.

Sitôt que l'on parle du rôle que doit tenir un écrivain dans la société, avant même de savoir d'où l'on parle, on est déjà dans la censure. La plupart des écrivains d'Afrique, ceux de la plupart des pays du Tiers-Monde sans doute, sont généralement perçus comme étant en conflit avec leurs gouvernements. À tel point que les États africains ont tendance à soupçonner spontanément les écrivains de leur étre déloyaux. Cette idée qu'un écrivain devrait toujours exprimer des choses positives, on ne cesse de nous l'enfoncer au fond de la gorge. L'écrivain fait partie de la société; il observe ce qui se passe autour de lui, tous les jours il voit la misère. Comment pourrait-on blanchir la misère?


Tiré du prélude de son livre « Maison de la faim», Editions Zoé, 2023)

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