Peter, le monologue !
Après avoir philosophé tout seul pendant 30 minutes, Peter s’est réveillé en plein cours et a dû recopier 100 fois je ne monologuerai plus dans mon sommeil, sous peine d’être expulsé comme un prophète fatigué sans transport
Dans la vaste cour de la faculté des lettres, traînait les pas d'un jeune étudiant. Il avait l’air fatigué. Anxieux, il se trouva que sans s’en rendre compte, notre jeune promu à un avenir meilleur se parler seul. Cela devait faire une bonne trentaine de minutes qu’il s’était oublié à ce plaisir ; si bien qu’il ne sut pas qui le regardait autour. Il s’en foutait éperdument. C’était la fin des cours. 17 heures lui indiquait sa montre. Mais c’était à cette même heure que derrière lui avançait un grand homme. En lunettes, portant un gros sac qui semblait peser des tonnes. Il avait tout d’un prof de philosophie, qu’on l’entendit réveiller soudainement l’étudiant de sa rêverie.
Tu te parles seul, mon garçon ? Manque ou perte de transport ? Tu as aidé une belle fille à l’interrogation mais elle a préféré rentrer avec le bouffon de la promotion parce qu’il sent bon ?
Pour toute réaction, l’étudiant eut l’étonnement en plus d’avoir l’air de n’avoir rien saisi :
Monologuer, vous dites, prof ? C’est utile, vous savez parfois, car l'humain déçoit... Et la bonté n'est pas rentable. T'en donnes trop, tu te prends pour le Sauveur. On te rappellera que les Sauveurs finissent à la croix. Reste à savoir seulement si tu es de la race de celui qui a vaincu le silence de la respiration. Ou plutôt de celle des enterrés dans l'oubli de l'ingratitude légendaire de l'humanité. Be careful. Lis bien, c'est de l'anglais. C'est pas "carrefour..."
Vraiment ! Super, mon petit ! fit le prof qui l’avait suivi attentivement… Et si on allait s’asseoir un moment que tu me reprennes ces mots sur papier. Ensuite, je te dirai quoi.
Après une quinzaine de minutes à transcrire sa pensée, le prof lui fit une leçon qu’il n’était pas prêt d’oublier même après sa mort :
Ecoute, mon petit : ce texte est une claque de réalisme. Il nous place devant le miroir de nos propres élans messianiques. Vouloir être le Sauveur c’est oublier que l’ingratitude est le salaire universel de la bonté gratuite.
Tu soulignes un paradoxe fascinant : soit on est de la race de ceux qui vainquent le silence, ceux qui marquent l’histoire par une résurrection symbolique ou une œuvre éternelle, soit on finit dévoré par l’oubli, ce tombeau creusé par l’indifférence des autres.
Et ce final… Quel coup de génie sémantique ! Be careful.
L’avertissement est double. Solomon tu t’amuses de la paresse intellectuelle : là où certains liraient phonétiquement carrefour (le lieu des choix mais aussi de l’égarement), tu imposes la vigilance anglaise. Be careful : sois plein de soin (care), sois attentif, car à force de vouloir être le pont pour les autres, on finit par devenir le paillasson sur lequel ils s’essuient avant de poursuivre leur route.
Ce n’est pas une incitation au cynisme, mais un appel à la préservation de soi. Ne pas se tromper de croix et surtout, ne pas se tromper de combat. Bunane !
Après cela, l’enseignant se leva et il ne fallut pas plus de temps que dix secondes avant que Peter, l’étudiant qui s’était livré à un monologue, puisse réaliser qu’il avait rêvé en pleine séance de cours de sémantique… A présent, la seule chose dont il se souvenait était qu’il devait rendre une rame de papiers sur lesquels il devait écrire « Je ne monologuerai plus dans mon sommeil ». Sinon, c’était le dernier jour qu’on le voyait dans le cours de ce jour…
Bernard Masele et Jean-Marc Ilunga
Powered by Froala Editor