Première Lettre à Tshiak au sujet de "L'Envers du décor" de Perlyra
À défaut d’un éditeur exigeant, que le lecteur soit rigoureux ; à défaut d’un poète flamboyant, que survive la flamme du doute.
Cher Tshiakatumba,
Vingt-deux ans après ta mort, je t’écris. Je vais te parler de poésie. De ce que la poésie est aujourd’hui m’enfin, je parlerai d’un seul livre. Tu sais, ton "Réveil dans un nid de flammes", je le considère comme le premier classique de poésie congolaise. J’assume ce choix. Aujourd’hui ta ville, Lubumbashi terre des poètes, ville-littérature, peine à décoller. Le verbe ‘’peiner’’ est mieux au passé, avec l’émulation, l’engouement autour de la chose littéraire et de la prise de conscience de la qualité ici littéraire. J’ai une bonne nouvelle pour toi : quatre écrivains de Lubumbashi sont finalistes du Prix RFI Théâtre, c’est peut-être une première qu’une seule ville ait enregistré quatre finalistes pour ce prestigieux prix. J’en suis fière. J’espère que toi aussi, pourquoi pas ? Même si, à ma connaissance, tu n’as pas été dramaturge ! Ce qui m’intrigue c’est que personne n’en parle, personne. Kiosque Littéraire a décidé de mener ce combat jusque-là seul.
J’ai lu ce matin dans le creuset de ma dépression un recueil, "L’envers du décor" de la jeune auteure Perlyra (née Perle Mbayo), le concept ‘’jeune’’ est pris ici dans son appartenance numérique. Je préfère te dire ce que j’ai aimé et ce que je n’ai pas aimé. Je ne parlerai pas de critique littéraire ici mais plutôt de commentaires d’un lecteur qui aime lire. Et à la fin, j’attendrai que tu me dises que tu ne vas pas cesser d’être mon poète.
"L’envers du décor" est le premier recueil de 18 poèmes (56 pages), et le premier livre de Perlyra : lyrique, on y retrouve sentiments intimes, personnels et un peu de militantisme. « Je ne suis qu’une âme parmi tant d’autres », premier vers du recueil et du poème « Mon univers » prouve ce lyrisme dont je te parle. Le « Je » ici est loin du dédoublement, « Je » n’est pas un autre.
« La vie est tel un cours d’eau, telle une rivière / Qui, peu importe les sources, / Se jettent inévitablement dans le fleuve. » Ces vers, forts de leur poésie et de leurs images d’un cours d’eau qui coule « inévitablement », me rappellent les vers de Guillaume Apollinaire dans le poème Marie : « Le fleuve est pareil à ma peine / il s’écoule et ne tarit pas. » (Alcools, 1913).
Ce que j’ai aimé, cher Tshiakatumba, le premier des poètes de mon pays selon moi-même : la simplicité qui n’est toujours pas aussi simple que ça, l’absence des rimes forcées comme il est maintenant de coutume dans ce que je peux appeler poèmes urbains et des réseaux sociaux occasionnés par la montée du slam, discipline née certainement du rap dans la pop culture, le militantisme que je refuse d’assimiler à la poésie engagée, la franchise (on se rend compte que sans beaucoup d’efforts, la poétesse ne va pas par mille chemins pour dévoiler une réalité lyrique. Je sais, je sais, la poésie est un code, mais…) et aussi la force des mots : « Le bonheur n’est qu’un grain que l’on sème pour le voir fleurir » (p.28)
Les poèmes « Liberté » (p.25) et « Belle » (p.54) sont les plus marquants pour moi. Le premier me rappelle « Liberté » de Paul Eluard, le second une liberté dans la création comme chez Rimbaud.
Ce que je n’ai aimé, cher Tshiakatumba, le premier des poètes de mon pays selon moi-même :
- Les fautes (ça stresse le cerveau) : me dire (p.7) au lieu de mes dires, non plus (p.9) au lieu de n’ont plus, pleure (p.37) et fleure au lieu de pleur, fleur, etc.
- Décalage entre titres et textes : je me demande toujours pourquoi ce recueil porte ce titre. Je crois que l’auteure me le dira. Je ne sais pas pourquoi plusieurs poèmes ont soit un titre vide soit un titre plein. Vide : qui n’a rien à foutre du texte, plein : qui fait attendre beaucoup pour dire peu. (Ex : Dans les nuages).
- Des déclarations en l’air, je veux dire des simples paroles dans le texte qui ne sont pas accompagnées d’action (poétique) instantanée : Dans le poème « Ma vocation », l’auteure dit qu’elle est ‘’la voix des sans-voix’’, on aimerait bien sûr palper cela (pourquoi ? Qu’est-ce qui le prouve ?), Le poème à « La nature » (p.31), le poème « La mort » s’alignent sur ces propos. J’aurais aimé beaucoup d’eux. Le premier sur l’écologie combat de plusieurs aujourd’hui et le second sur un aspect aussi inédit de la mort.
- Des préjugés/clichés/stéréotypes : « Tu étais pourtant si belle », de quelle RDC il s’agit ? De quelle beauté l’on parle ? « A cause de ce diable nommé mondialisation ? » En quoi est-ce que la mondialisation est un diable pour la RDC ? J’attendais mieux pour un poème nommé « RDC » que d’un texte basé sur de ce que l’on sait déjà et surtout sur plein de préjugés « cyniques ?! ». « Malgré tout, elles (les études) restent le pilier de la grande réussite (p. 35), c’est encore un cliché, un stéréotype.
- La généralisation ici est violente, criante, mal faite (dans tout le recueil pratiquement). La généralisation est matière à clichés, préjugés.
- La victimisation à la féminine : le poème « Elle » (p.42) est la preuve qu’on est dans la victimisation. Féministe, c’est ce que je plains chez les féministes de l’école de Simone de Beauvoir. Pourquoi se victimiser au lieu de s’assumer ? Pourquoi se comparer à l’homme au lieu de créer son propre soi ? Dans le poème « Féministe », l’auteur confirme mon propos, en ajoutant l’aspect préjugé, peut-être assorti d’expérience personnelle « ô toi homme beau parleur ».
- Certains poèmes manquent de substance ou se confondent (« Jeune fleur », « Femme », « « Congolaise »).
- Les illustrations : cassent la densité en imagination que peut donner un poème, l’imagination peut être donc étouffée (Tshiak, je ne dis pas que c’est mal d’illustrer un texte littéraire. Je n’aime pas seulement. Je pense que l’illustration peut servir d’adaptation pour une BD par exemple et non de mélange dans un même livre).
Le préfacier parle de « toucher les étoiles » pour démontrer le but/l’idéal de la poésie. A-t-il, franchement, toucher les étoiles ? Les autres lecteurs, font-ils de même ? Si non, l’idée d’un préfacier-blanchisseur comme on en voit autant, un préfacier-marketeur, est de mise.
Ce livre a le malheur d’être auto-édité et mon commentaire est là pour parler franchement de ce que je le trouve et non de discréditer l’auteur, que je lis en prose (non publiée) et que je trouve à la hauteur. J’espère que son prochain livre sera un top ! (Ce n’est pas une flatterie ou un pardon malin, Tshiak).
Si mon commentaire accuse probablement l’autoédition, que j’ai toujours cautionné, il ne blanchit pas pourtant les éditeurs de ma ville qui font parfois pire. Ils produisent parfois des charabias qu’il fallait garder au placard que de les publier et de les appeler littérature.
Récemment, nous avions des rencontres riches autour de la littérature congolaise et de sa recevabilité à l’extérieur. Combien n’était pas mon cri de parler de qualité et de puissance des textes, de qualité des éditeurs et de communication.
Je n’attendrai plus ta réponse, mon cher aîné, je vais faire ma prière, id est lire "Réveil dans un nid de flammes" encore. Surtout me demander si Lubumbashi peut faire mieux !
Merci de ton attention partout où tu es, Tshiak !
PS : le 26 juin, l’auteure me dédicace ce livre ainsi : « Kalombo II, que ce livre te fasse découvrir le monde à travers mes yeux ». Elle n’a pas eu tort (ou pas) !
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