Voix d'auteur : « Je n’attends jamais d’un écrivain qu’il soit gentil. Je veux juste qu’il soit vrai. J’ai besoin de sentir en le lisant qu’il sait plus ou moins de quoi il parle », Bkabel.
Voix d’auteur rencontre Bkabel autour de son roman ''Envie'', une conversation où l’écrivain évoque l’écriture, la lecture, son hommage à son père enseignant et sa conception d’une littérature vraie, libre et dérangeante.
À l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Envie, aux éditions Feuilles Folles, Voix d’Auteur a rencontré, par le plus pur des hasards, son auteur pour une conversation décousue autour de la lecture, de l’écriture, bref, de la littérature. Les questions sont posées sans aucun ordre de priorité, ponctuées de beaucoup de rires, dans un désordre dont il se porte responsable.
La rencontre a lieu en cours de route. On marche sur Kilela-Balanda vers le square Forrest. L’auteur aime marcher, au moins comme ça il dirait moins de bêtises, a-t-il dit, en riant. Il porte un jogging gris, un polo noir, sans lunettes, avec ses petits yeux que les phares des voitures agressent. On a rencontré des rêves d’enfance qui ont changé de trottoir.
Ton nouveau livre s’appelle Envie, un titre en un seul mot, mais surtout, j’ai envie de dire, envie de quoi ?
C’est important que tu parles du titre en un seul mot. J’ai toujours aimé les titres en un seul mot. L’écrivain français Yann Moix, dont j’admire le style d’écriture et exècre le personnage, m’en a inspiré. Il a écrit Rompre, Reims, Verdun, Paris, Naissance... plein de titres comme ça. C’est carrément le roi des titres en un seul mot. Je trouve que c’est bea, et j’ai voulu en faire aussi. Rires. En même temps, je n’ai jamais beaucoup aimé les titres qui dévoilent tout, qui disent tout de l’histoire.
Alors, envie de quoi ? C’est une question dont on a la réponse en lisant, ou pas. Peut-être, envie de vivre quand tout semble ne plus nous en laisser l’occasion, d’écrire, de rêver. Envie de faire reculer la mort, de la faire hésiter parce qu’on serait très attaché à la vie. Envie de vivre, mais c’est quoi, vivre ? Je crois que c’est tout le propos du livre. L’œil de l’éditeur est sur moi, comme dans La Conscience de Victor Hugo. Rires. Je ne peux pas trop en dévoiler.
Peut-on dire que c’est une autobiographie ?
Je ne pense pas que ce soit une autobiographie. Peut-être bien de l’autofiction. Peut-être. Et même ça, je n’en suis pas si sûr. Je me souviens particulièrement d’un professeur de littérature, Monsieur N, que j’ai eu au secondaire et qui disait, Dieu qu’il mentait !, de sa voix légèrement étouffée, avec son petit bégaiement : « Dès que vous ren-rencontrez un “Je” récu-current dans un roman, c’est de l’autobio-biographie, l’auteur y parle de sa propre vie. » Évidemment, c’était une aberration. Envie, comme Un cœur pour deux, est écrit à la première personne, mais ce n’est pas une autobiographie, peut-être une autofiction, mais pas vraiment non plus.
Tu as posté récemment sur ton compte Facebook, je te cite, qu’« Envie est aussi un hommage à ton père ».
Oui, c’est un hommage à sa profession d’enseignant qu’il a pratiquée avec le même premier amour jusqu’à sa mort. Le personnage principal, Séverin, est aussi enseignant. Moi-même, j’ai enseigné un temps. C’est un S.O.S sur la situation de délabrement de l’enseignant congolais, pas bien rémunéré, pas assez protégé par l’État, pas assez estimé à sa juste valeur. C’est un métier de mendiant depuis toujours. Il y a une période, qui n’est pas si loin que ça, où une femme qui présentait un enseignant comme futur époux à ses parents était la risée de tous. Et à y voir de près, c’est un sentiment qui n’a pas beaucoup disparu. Mon père est mort pauvre et je lui rends hommage en quelque sorte par ce roman.
Pourquoi tu écris ?
Dans ce cas présent, en parlant d’Envie, je crois que j’écris pour venger mon père, et un tout petit peu, pour essayer de le faire vivre. J’ai entendu dire que la littérature le pouvait. Papa Wemba a su le faire avec Maman. On a l’impression d’être tous fils de maman « Nyondo ». Par mon père, c’est à tous les enseignants que je pense.
Penses-tu qu’un écrivain doit être gentil ?
En tout cas, il doit être vrai. Personnellement, je n’attends jamais d’un écrivain qu’il soit gentil. En fait, je ne me suis jamais posé la question. Je veux juste qu’il soit vrai. J’ai besoin de sentir en le lisant qu’il sait plus ou moins de quoi il parle. J’ai toujours admiré les gens qui savent ce qu’ils disent, ou même quand ils en donnent juste l’impression. Donner l’impression, c’est tout le pouvoir de la littérature.
Quel est le plus important pour écrire ?
L’amour. Je pense que c’est le plus beau moteur qui soit.
Dans quelle émotion penses-tu être le plus productif pour écrire ?
Je crois que c’est quand je m’ennuie. Or je n’ai pas l’ennui facile. Rires.
As-tu déjà écrit en état d’ivresse ?
Oui, je venais de « m’accomplir en quelqu’un », pour reprendre la formule de V.Y. Mudimbe.
Qu’attends-tu d’un livre ?
Qu’il rompe, qu’il cogne, qu’il remette en question, qu’il dérange, qu’il provoque, qu’il soit vrai, qu’il lance un débat. C’est ainsi qu’il me plaît. J’aime la phrase de Kafka : « Il me semble qu’on ne devrait lire que des livres qui nous mordent ou nous piquent. Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? » Mais il ne faut pas non plus oublier que le livre est d’abord un objet de divertissement.
Quel livre t’a donné envie d’écrire ?
Les Tristes d’Ovide. Ça a été un choc. La première lecture m’a cogné. Je doutais encore de me lancer. Mais quand j’ai lu Les Tristes, je devais avoir 18 ou 19 ans, tout a semblé me permettre, la littérature m’ouvrait grand les bras. Mais j’ai écrit beaucoup plus tard.
Comment tu choisis tes livres ?
Ne m’intéressent que les livres et les auteurs qui ont un style. C’est ça qui m’attire. L’histoire, d’accord, mais comment cette histoire est racontée, encore plus.
Que penses-tu de la critique littéraire ?
Je crois que c’est un mal nécessaire. Pour reprendre les propos de Berlioz : « Le critique (je le suppose honnête et intelligent) n’écrit que s’il a une idée, s’il veut éclairer une question, combattre un système, s’il veut louer ou blâmer. Alors, il a des motifs qu’il croit réels pour exprimer son opinion, pour distribuer le blâme ou l’éloge », ce qui est bien différent de ce à quoi on assiste hélas ici. C’est vrai qu’il y a beaucoup de brocards sur les critiques littéraires. Mais c’est un métier à part entière. Je trouve dommage qu’il n’y ait pas d’appareil critique à Lubumbashi. Peut-être que les critiques ont peur d’être “mal vus”, mais c’est un rôle qu’il faut assumer. J’aime moins par contre les critiques pédantes, trop académiques, trop savantes. J’ai un goût particulier pour les critiques exécutées avec un minimum d’art. C’est un art, la critique littéraire. On ne se réveille pas un beau jour et on s’intitule critique littéraire. Oscar Wilde a écrit The Critic as Artist, Grasset a publié dans ses Cahiers Rouges ce livre avec pour titre Le Critique artiste, c’est un livre magnifique que je recommande. Il y a des critiques d’humeur et des critiques artistiques, honnêtes et intelligentes. J’ai beaucoup d’admiration pour les critiques, à condition qu’on ait vraiment lu le livre critiqué. J’ai toujours couru vers les critiques du Professeur Amuri Lutebele que j’estime dans cet exercice. J’ai récemment découvert un autre critique littéraire. On dit de lui que c’était le cauchemar de Duras, c’est Renaud Matignon, que j’attends de découvrir dans La liberté de blâmer. L’écrivain Jean-Marc Ilunga, par exemple, est un fin lecteur. J’estime beaucoup les fins lecteurs.
Pour ou contre la censure d’un livre ?
Contre. Je suis contre sur toute la ligne. J’aime la critique. Je déteste la censure. La censure est criminelle. Je crois que je déteste encore plus la censure au nom d’une certaine morale, une politique ou une religion. J’aime les livres qui rompent, qui soulèvent des questions, même les livres qui sont écrits contre moi, contre ma race, contre mes convictions quelles qu’elles soient. Si le livre ne me plaît pas, c’est simple, je ne le lis pas. Alors au nom de quoi devrais-je le censurer ? En même temps, c’est vraiment une question à thèse. Récemment, avec la “cancel culture”, il y a des livres qui tombent, qui sont rebaptisés, qui sont autodafés. Je crois que c’est en 2020 qu’on a rebaptisé le roman Dix Petits Nègres d’Agatha Christie en Ils étaient dix. C’est ridicule.
Y a-t-il un livre qui t’a sauvé la vie ?
Oui. Pas un livre. Mais certains passages de la Bible. Et un livre de blagues que mon père m’avait offert enfant.
À quoi ressemble ta bibliothèque personnelle ?
J’en ai parlé dans Le goût de ça. Ayant appris à lire sur le tard, j’ai voulu tout lire, tout bouffer. J’ai connu une longue période où je lisais un peu de tout, mais j’ai fini par me ranger. Ma bibliothèque est plutôt sélective aujourd’hui, disciplinée, faite de livres que je relirai volontiers. Je ne garde que des livres qui ont un vrai rapport avec moi. Je suis plutôt un lecteur ruminant. Je reviens beaucoup sur des livres. Ce sont carrément de petites madeleines (ndlr : en référence à la madeleine de Proust). Tout livre dans ma bibliothèque me ramène à un moment précis de ma vie, une odeur, un lieu, un événement. Quand je lis un livre que je sais que je ne le relirai jamais, je fais passer, je le donne à quelqu’un qui le ferait mieux vivre. Je ne veux pas faire de ma bibliothèque un cimetière de livres. J’aime beaucoup l’idée de faire passer des livres, de les prêter, de les recommander, etc. Ce commerce est beau.
Le chef-d’œuvre inconnu que tu portes aux nues ?
Soleil privé de mazout, c’est un petit recueil de poésie, de 67 pages truculentes, du poète congolais Fiston Mwanza Mujila.
Bkabel, Envie, Feuilles Folles, 2025, 132 p., 25.000 Fc
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