Les Lectures de Kalombo II : Né sur des pissenlits, un roman « kinois » à absolument lire

0 59 31 Août 26 Introduction

Né sur des pissenlits de Jocelyn Danga est un roman profondément « kinois » qui, à travers une langue nourrie de français, de lingala et d’expressions populaires, raconte avec poésie, humour et philosophie la vie de Muntu Dasilva, entre précarité, amour maternel, identité, Kinshasa et exil.

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« Il y a ce vide sur le bout de ma langue comme un poème qui refuse de s’écrire. », Jocelyn Danga, « Né sur des pissenlits » (Éditions Elyzad, 2026), un premier roman qui se lit d’une traite.

Les 9 et 10 juin, j’ouvrais enfin ce livre après avoir été noyé dans une longue hésitation. L’auteur me l’avait envoyé en mars. Je l’ai reçu en avril, des mains de Youssef Branh. Pourquoi hésitais-je ? Parce que l’hésitation est, aussi, une forme de poème qui refuse de s’écrire, d’injecter ses veines dans la cosmogonie du monde.

Ce qui vous frappe en ouvrant ce livre, c’est d’abord la langue de Jocelyn Danga : une langue et un langage uniques qui puisent leur source dans le parler populaire kinois, mais aussi dans le parler kinois tout simplement, dans le lingala de Kinshasa, dans le kinois. Le roman est écrit dans une sorte de kinois traduit en français. On peut le voir, par exemple, avec le « ko » qui s’ajoute en français comme dans les phrases en kinois. Il marque l’insistance, l’étonnement, l’exclamation ! (« Ah, ces envies de mamy, quand ça la prend, ça lui ferme les yeux au reste du monde, ko ! », p. 36).

Parce qu’il faut le dire, parce qu’il faut aller droit au but : ce roman est la photographie, le miroir, le prototype du Kinois et de Kinshasa.

C’est l’histoire de Muntu Dasilva, né sur des pissenlits pendant la guerre civile angolaise, professeur de philosophie, qui mène une vie de Kinois ordinaire : la routine de travailler dans un environnement hostile pour recevoir, à la fin, un salaire de misère. Enseignant de philosophie, au secondaire, et philosophe de la vie, il n’est pas heureux de sa condition professionnelle et personnelle. Cette dernière serait encore plus funeste si sa mère, qu’il appelle Moro, d’après l’argot kinois, n’était pas sa dernière raison de vivre.

Un jour, il rencontre John, un ami d’enfance qui jouit des grâces du pouvoir et qui lui propose deux choses qui vont changer sa vie, tant positivement que négativement, pas question de spoiler !

« Si ma mère a décidé de ne garder de ma naissance que les fleurs sauvages arrosées par le ciel de ses jambes, ce n'est certainement pas anodin. Elle m'a protégé sur des pissenlits, à mon tour de veiller sur elle dans cet horizon de macadam fleuri, de soleil, de poussière, de déchets plastiques et de tintamarres. » (p. 25)

Par un coup de bâton magique peut-être, Muntu, ce nom même est une philosophie, se rendra à un colloque en Europe, la terre promise, précisément en France, à Metz. Arrivera-t-il à « réussir » sa vie et à donner ne fût-ce qu’un semblant de dignité à son Dieu sur terre, Moro, lui qui n’a pas connu son père ?

Ce résumé, qui ne dit rien d’un si grand livre, 260 pages,  montre par ailleurs comment le personnage de Muntu incarne Kinshasa, une ville-monde qui surprend au premier regard. Ce qui frappe encore, c’est la poésie dans ce personnage et dans celui des autres, dans leur vie et dans la narration.

Je crois moi-même que ce qui reste à des villes comme Kinshasa, c’est cette poésie de la laideur, cette poésie de la beauté : des prostituées en face de l’école, les ligablos, la cour commune, le kikosso, les ngombols, la djatance (sapologie), etc.

« La différence entre un humain et un rat d'égout est inférieure ou égale à zéro ici, surtout par temps de pluie. » (p. 28).

« Nous vivotons au cœur d'une ville de services et de consommation à livraison instantanée, un patchwork urbain où nantis et malfamés se côtoient comme dans une émulsion surnaturelle. » (p. 52) 

« À Kin, les bars sont nos oasis sociales. Pour un deuil ou pour une fête, nous nous retrouvons autour d'un casier de binouze et célébrons ce qui nous reste de vie. » (p. 236)

L’espace dans ce roman est très indicateur, puisqu’il est important de comprendre l’espace pour saisir le roman tout entier. D’ailleurs, il est divisé en trois grandes parties, le roman, mais en deux grands espaces : l’Europe, Mputuville, avec tous ses espoirs,  et Kinshasa, avec ses bruits, ses odeurs, ses danses, sa géographie, mégalopole de plus de 9 000 kilomètres carrés, tout de même, et ses embouteillages, que l’auteur considère comme une transhumance (p. 131).

Peut-être ce qui ne m’a pas plu dans ce changement d’espace est le changement de ton, et peut-être encore la disparition des frissons du début, avec cet humour que je peux considérer comme noir. (« J’éternue les ngombols de Kinshasa dans ma mémoire », p. 169.)

Moro est une part essentielle du roman, puisque c’est elle qui tient encore ce philosophe de la vie sur ses espoirs. Elle est sa raison de vivre. Il faut voir comment elle l’a habité lorsqu’il arrive en Europe. La mère peut aussi être un symbole de notre terre d’origine : comment on la revendique contre vents et marées, comment on la cherche au fond de la nuit, même quand tout va mal.

C’est un roman qui fait pisser de rire : les péripéties de Muntu, la scène après la soirée avec John, les bus 207 de Kin, les mille kilomètres à pied, l’enseignant qui donne cours aux bancs vides.

Ce roman répète les codes de la rumba au niveau du rythme, du sebène, mais aussi et surtout des mabanga. Sur les pages de ce roman, on trouvera les noms de Negue Fly, Youssef Branh, Malafi, Ngobani, etc. Là où les autres voient des personnages, moi, je vois la tentation de faire du mabanga en littérature.

Un autre point intéressant est la manière dont Jocelyn Danga pallie la question de la traduction des mots écrits dans les langues africaines dans un livre écrit en français. Le narrateur traduit à côté de la langue étrangère, en synthétisant parfois, parfois en répétant le mot ou les mots dans les deux langues pour marquer l’insistance, parfois en refusant de traduire,  traduire, c’est trahir, non ? « Bonne nuit, mère, lobi, à demain seulement. » (p. 33).

Enfin, ce roman est un roman de la condition des fonctionnaires de l'État, de la précarité et surtout de l’exil, un thème qui n’est pas nouveau chez l’auteur de « Ne t’étonne pas si ma lettre sent le sel », et surtout pas nouveau dans les tendances actuelles de la littérature africaine.

Ma partie préférée est ce chapitre que je considère comme un chapitre d’anthologie « Divagations philosophiques de la mort ». Il y a, dans ces pages, quelque chose qui résume peut-être l’entreprise entière de Jocelyn Danga : faire entendre une voix, un monde, une ville et des êtres qui existent déjà, mais que la littérature regarde encore trop peu depuis leur propre langue.

En souhaitant tout le bien du monde à ce roman, un de mes coups de cœur de cette année, je vous laisse avec un extrait de ce chapitre :

« Je suis peut-être une ortie, moi. Maman ne sourit plus derrière la vitre fumée de mes pensées. Où sont passés les pétales de pissenlits pour que refleurisse le printemps dans ses yeux, où sont-ils passés?

J'ai du vague à l'âme, c'est la mer à boire, le monde tente de me séduire avec les molaires et un doigt d'honneur, je fuis le soleil, embrasse l'ouragan en voulant noyer ma peur. Mon père est rature sur mon acte de naissance, ma mère, ombre d'une écharde désormais dans ma mémoire, et sa tendresse, que je ne connaîtrai plus jamais, fait de moi un putain d'orphelin du bonheur.»


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Image de profile de Kalombo I I, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Kalombo I I

Écrivain, chroniqueur littéraire et blogueur.

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