Les Lectures de Kalombo II : « Rage de vivre » : René Depestre a cent ans !
1926-2026 : cent ans après sa naissance, René Depestre demeure une figure majeure de la poésie haïtienne, dont l’œuvre, nourrie par l’exil, la révolution, la négritude, l’amour et la quête de liberté, continue d’éclairer la littérature mondiale.
1926-2026. Ça fait cent ans que le plus grand Poète haïtien est né. Et je ne sais pas si l’on s’imagine qu’un tel homme ait pu traverser tout un siècle de lumières. La naissance de cet homme, ce poète, est une lumière, sa vie encore plus. J’ai toujours considéré la poésie haïtienne comme la plus grande de toutes ; mes lectures des poètes de ce pays est une preuve que je n’ai toujours pas tort. Je rencontre d’abord un nom, à l’école, lors de mes envolées littéraires ; puis un visage, énigmatique comme celui des grands poètes : je cite le portrait de Rimbaud, visage un peu tourné, transpirant toute la poésie de son siècle, toute la poésie du monde, Rimbaud un peu triste, un peu poète dis donc, en noir et blanc. Ensuite, je découvre une voix, à la consonance haïtienne comme je l’entends sur les réseaux sociaux. Il y a toujours une part du « kreyol » dans ce français lumineux de ce poète, celui de ses frères, je suis aussi son frère, aussi.
Habitant de partout, René Depestre a traversé un siècle pas que de poésie mais de fulgurances, d’exil, le mot s’impose où j’ai encore toute l’envie de dire « de lumières ». Prague, Milan, Sao Paulo, etc., puis Cuba. Cuba, le pays du Che – c’est le nom que j’entends, avant celui de Castro, quand j’entends parler de ce pays. Je suis afficionado du Che ! N’en déplaise à ses « haters ». Enfin, Lézignan-Corbières.
Pour pénétrer la poésie de Depestre, un livre « Rage de vivre », qui rassemble dix-sept de ses recueils. Tous ses recueils publiés, en plus d’un livre inédit et de deux autres documents intitulés : « Poèmes inédits » et « Textes en prose ».
Je n’aime pas faire des articles sur la poésie, respectant cette complexité dans le rendu de chaque texte. Mais qui suis-je pour ne pas dire que j’ai découvert ce poète pour son « Minerai noir », encore élève, fouillant les « Florilège » et autres précis de textes. Il y écrit des vers gravés sur ma peau : « Quand la sueur de l’Indien se trouva brusquement tarie par le soleil / Quand la frénésie de l’or draina au marché la dernière goutte de sang / On se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique / Pour assurer la relève du désespoir ».
Lire un auteur en entier, c’est une habitude que j’ai acquis depuis longtemps. Pour les poètes, c’est souvent un culte, une dévotion, une vénération. Les plus de 500 pages de ce volume dans lequel le mot « Rage de vivre » ne revient pas moins de dix fois, sont un voyage à travers le temps et l’espace :
« Etincelles », son premier recueil, qui est loin d’être un mauvais livre. Breton n’avait pas eu tort. On n’avait pas eu tort de l’appeler « L’enfant prodige des lettres haïtiennes », il commence par se présenter dans « Me voici », où toute la « Rage de vivre » a versé des étincelles sur cette animal marin de la poésie. L’un de meilleurs de Depestre !
« Gerbes de sang », c’est le livre qui continue le premier, c’est le livre qui continue la révolte amorcée dans le premier, plusieurs pages de ce livre ont été écrites en prison, RD devenant avec ses amis parmi lesquels le Grand Jacques Stephen Alexis, des indésirables, des gerbes de sang dans leur propre chair, leur chair, n’est-ce pas leur pays ?
« Végétations de clarté », des étincelles deviennent des feux, et Depestre s’est déjà envolé, devient une clarté que l’on sème dans un sol français fragile qui ne veut pas de ce RD étudiant, avec des rêves dans le sac.
« Traduit du grand large », il y a ce livre qui continue dans une traduction de poésie « depestrienne » où le sublime à la langue se joint. A-t-il atteint le grand large ?
« Minerai noir », qui est, avec « Non-assistance à poète en danger », son dernier, le plus grand recueil de poèmes de RD. Mais RD est comme Messi, il n’a pas de prime, il n’a pas de grand ou de petit recueil de poèmes. L’extrait sus-évoqué est on ne peut plus représentatif… Mais le recueil est dense, très dense. L’extrait est danse, très danse.
« Journal d’un animal marin », il s’est défini comme animal marin depuis le début, il a dit qu’il avait une rage de vivre comme au début, voici l’hymne pour le confirmer, encore.
« Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien », mais quel livre pénétrer l’univers vodou haïtien, quel livre pour comprendre le mécanisme de colonisation par la religion, quelle manière de lécher la poésie jusqu’à la laisser nue, sans assistance, sans voix, loin de toute sa fierté légendaire ?
« Cantate d’Octobre à Che Guevara », le Che est mort loin de sa Rosario, en octobre, maudit sois-tu, Octobre. « Foudroyé par sept balles au corps / on le vit se tortiller sur la terre / battue d’une petite école de campagne, / avant qu’on éparpille ses cendres / dans les cahiers et les livres / de tous les écoliers de la terre. » « Tout de cet homme était mouvement, / explosion de sève et de volonté … »
« Poète à Cuba », pour comprendre le RD cubain, sa venue, son départ et sa vie dans ce pays-lumière pour les communistes, et les citoyens du monde, ce livre est important. Mais la porte d’entrée réside dans la préface de Claude Roy qui, bien sûr, ne prête au livre rien qui lui soit nocif, que des réflexions sur des questions qu’on peut se poser à l’endroit de RD.
« En état de poésie », peut-être toute la beauté et l’étendue de la poésie de Depestre réside ici. Il y a des étincelles, des lumières et des poussières. A la fin de ma lecture, je n’ai pas hésité de dire « Depestre est (un poète) incroyable ».
« Lettre à un poète du marronnage », la poésie est en réalité une lettre qu’on adresse au cœur.
« Au matin de la négritude », ce livre a beau faire écho à « Bonjour et adieu à la négritude » mais c’est un vibrant hommage à Aimé Césaire, à Senghor et à Damas, mais surtout … à la machine Singer ! « La machine Singer n’était pas toujours / Une machine à coudre attelée jour et nuit / A la tendresse d’une fée sous-développée. »
« 7 poèmes d’adieu à la révolution cubaine », pour comprendre le départ de RD à Cuba – qui signifie un adieu au communisme, à la révolution (mais on ne quitte jamais la révolution, elle demeure en nous, elle demeure nous, éternellement).
« Anthologie personnelle », encore un livre à lire deux fois ou plus. Un livre qui nous invite à éventrer la technicité poétique d’un Depestre toujours jeune, malgré ses 67 ans – mon père est mort à cet âge, hélas !
« Un été indien de la parole », c’est un cahier d’un retour au pays natal, ce livre. La parole ici est une mécanique de l’esprit et surtout un regret de voir Haïti à la dérive, de la nostalgie qu’on baise à chaque lever de soleil et de voir un poète-frère parti depuis, Damas.
« Psaume d’adieu au rock’n’roll », c’est un hommage à Elvis Presley, dieu du Rock, par un poète qui traverse le siècle.
« Non-assistance à poète en danger », un dernier mais aussi mon deuxième préféré, RD n’écrit pas que pour lui, mais pour les citoyens que le monde a donné aux étoiles. Un « must » pour les poètes, surtout les jeunes !
Voici 17 recueils que j’ai croqués sans être Eve. Rassurez-vous, je n’ai pas croqué le fruit de la connaissance du bien ou du mal – même si chez RD ces deux notions ont toute leur place, sans être moralisateur (Je déteste les moralistes, et les moralisateurs).
Définir ce Poète en peu est un crime. Mais que vaut un crime s’il est légitime défense ? Rien. Dans ses poèmes, il y a une danse fulgurante du corps de la femme, RD est un poète amoureux ; il y a le goût de l’exil, qui veut dire dans un autre monde « voyage » ; la révolution pour laquelle il a quitté son pays natal ; et surtout des dédicaces à chaque bout de phrase. Mais ce n’est pas suffisant !
PS : Le titre de cette chronique est le titre d’une exposition que je prépare en novembre dans le cadre des Journées Littéraires de Lubumbashi (c’est un scoop).
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