Les Lectures de Kalombo II : Questions et leçons d’écriture dans « Envie » de Bkabel
Et oui, l’écriture, pour un écrivain, devrait être un besoin humain qu’on devrait adjoindre aux autres besoins vitaux. Ces besoins, ce n’est pas seulement manger et boire, mais aussi la rage de vivre, l’écriture… Écrire, c’est vivre, a dit un auteur…
Bkabel, « Envie », Feuilles folles, 2026, 132 pages.
La semaine passée, j’ai partagé ma chronique du tout nouveau Bkabel, « Envie » : un roman d’une dureté douce. Au-delà d’être un roman sur l’angoisse, ce roman est une ode à la littérature et, dans ses yeux, on y lit des leçons d’écriture, qui pourraient parfois être tirées d’autres écrivains, puisque l’auteur fait preuve d’un capital « littéraire » intéressant. Surtout, le livre est traversé de questions. Le narrateur y a répondu, peu de fois, mais pas que !
Le lecteur, ici, pour reprendre Bkabel, n’est pas dupe. Il lui est laissé un grand espace de réflexion et de questionnement. Et ainsi, le roman, comme tout bon livre, laisse la place à de grands débats, fussent-ils intemporels !
Et nous, nous nous amusons à y répondre en 12 points…
1. « Faut-il se sentir écrivain pour l’être vraiment ? » (p. 16)
Je crois que oui.
Même si le débat sur qui est écrivain et qui ne l’est pas est plus vieux que le monde. Pour les uns, il s’agit d’une question subjective : on est d’abord écrivain dans l’âme, on est écrivain si l’on a une poésie en soi, si l’on a un style ou un message à transmettre. Pour d’autres, il s’agit d’une question qui relève du simple fait de publier une œuvre jugée littéraire. Encore faut-il savoir qui juge, qui détermine. Même cette autre argumentation ouvre à un grand débat et à une telle subjectivité qu’aucune institution ne peut imposer aux autres sa définition de l’écrivain — le fameux conflit entre les institutions, ici littéraires.
Pour ma part, il faut se sentir écrivain pour l’être, parce que c’est de l’intérieur que naît un écrivain et qu’il porte un idéal personnel plus grand qu’une simple publication. C’est pourquoi, à mon sens, une œuvre littéraire est celle qui est empreinte de poésie.
2. « Je ne sais pas ce que tu comptes écrire, mais peu importe, tu dois t’en sentir habité. » (p. 29)
Cet extrait est une sorte de double de la question précédente.
Je plussoie : s’il faut se sentir écrivain pour l’être, il faut se sentir habité, par un livre, par une histoire, par un personnage, pour écrire. Les écrivains, pour la plupart, ont porté la vie de leurs personnages pendant longtemps, leurs livres pendant longtemps. Ils ont été habités par leurs livres avant et même après leur publication.
3. « Le plus grand secret […] pour un roman […], qu'on porte au tréfonds de soi, [...] c’est de vivre pour l’écrire. D’en être habité. Un écrivain en chambre, c'est triste. […] Sors. Vis. Baise. Et puis, écris. » (pp. 28-30)
Je ne vois pas un écrivain qui parle de la guerre sans jamais avoir vécu les affres de la guerre.
Cela ne signifie pas nécessairement être là physiquement, la vivre physiquement. Non. Je pense qu’il faut vivre une histoire dans sa chair pour pouvoir l’écrire. Par exemple, « Noir de sang » de Gray Kanteng parle de l’esclavage, qu’il n’a pas vécu, puisqu’il a été aboli plus d’un siècle avant sa naissance. Mais j’estime noble qu’il existe un certain rapport, une certaine intimité entre lui et cette question. Peut-être s’est-il rendu compte que le sort de l’Afrique, dans lequel il vit et qui sombre, est lié à cette question qu’il fallait percer.
J’avais écrit un roman jusque-là inédit que j’avais intitulé « La Lettre des mouches », dans lequel je parlais du génocide rwandais de 1994, que je n’ai vécu ni de près ni de loin. Mais j’avais trouvé dans ce conflit tutsi-hutu, alimenté par des puissances étrangères, l’exact exemple du conflit ethnique kasaïen-katangais dans ma ville, ma province. Voyez-vous ? Il fallait vivre.
Peut-être que je m’égare un peu, mais je ne conçois pas un écrivain en chambre qui ne soit pas sorti pour vivre son livre, pour donner de la chair à ses mots. Le livre, il faut le vivre !
4. « Comment la littérature [peut]-elle sauver une vie ? » (p. 40)
Beaucoup de lecteurs ont affirmé avoir vu leur vie sauver par la littérature. Souvent, cela semble être un cliché que l’on véhicule chez les écrivains ou les lecteurs. Mais, loin de ce cliché — le fût-il —, il faut se poser la question du comment.
Moi, je le pense : la littérature peut sauver une vie en la faisant voyager dans les pages, en lui montrant des chemins qu’elle n’aurait pu fouler.
Moi, elle a sauvé ma vie parce qu’elle m’a offert l’autonomie dans la réflexion, au milieu d’une société où les codes de la morale, venus d’on ne sait où, régulent la vie de chacun ; dans une société où la fameuse « culture africaine », qui n’existe ni d’Adam ni d’Ève, se me/u/t au-dessus de la raison.
Grâce à la littérature, j’ai su réfléchir au-delà des idéologies, même de celles auxquelles je prétendais avoir déjà adhéré.
Comment la littérature peut-elle sauver une vie ? En lui donnant un souffle et une autonomie de la pensée.
5. « - Tu n’es pas taillé pour être écrivain. Un authentique. Tu manques de tact. D’orgueil. La fierté d’être écrivain n’y est pas. Tout déçoit chez toi, excuse-moi de te le dire comme ça. Un écrivain qui dit qu’il ne pense à rien ? Vraiment ? T’en as déjà vu, toi ? […]Un écrivain doit constamment penser à quelque chose, il doit penser à tout, jamais à rien. Il doit à chaque fois donner cette impression. » (p. 57)
Je trouve cet extrait cliché.
L’écrivain, comme tout artiste, est un humain qui a besoin de vivre. Un humain comme on en trouve rarement. Et donc, l’affubler de plusieurs caractères est, pour moi, une façon de faire d’un homme ordinaire, qui écrit des histoires pas ordinaires, un être un peu moins humain, un peu surhumain.
Cela mérite d’être signalé : ce cliché ne vient pas directement de l’auteur ni du narrateur, mais d'un personnage ! Cette précision est importante, car elle empêche d’attribuer automatiquement à Bkabel toutes les conceptions de l’écrivain exprimées dans son roman.
6. « Liste de courses : écrire. » (p. 61)
J’ai adoré cet extrait !
Et oui, l’écriture, pour un écrivain, devrait être un besoin humain qu’on devrait adjoindre aux autres besoins vitaux.
Ces besoins, ce n’est pas seulement manger et boire, mais aussi la rage de vivre, l’écriture…
Écrire, c’est vivre, a dit un auteur…
7. « Je ne savais toujours pas le genre d’écrivain que je voulais être. » (p. 67)
Une question que plusieurs écrivains se posent.
Écrivain populaire ? Mystérieux ? Dandy ? Traître ? Styliste ? Moraliste ? Ce sont des questions que l’on se pose, mais je pense qu’à force de vouloir se positionner, on arrive à être le moins naturel qu’on puisse être. Le mieux est peut-être de laisser son œuvre déterminer le genre d’écrivain que l’on devrait être et non de pousser le destin à bout — pour ceux qui y croient, au destin.
ON DOIT ÊTRE L’ÉCRIVAIN QUE NOTRE ŒUVRE NOUS INVITE À ÊTRE.
8. « Peut-être que le cliché dit vrai. Les gens heureux ne font pas de bons écrivains. » (p. 73)
Moi-même, quand je suis heureux, je n’écris pas tout court. Je lis simplement. Mais qu’est-ce qu’être heureux ? C’est peut-être la question qui départage les avis…
Car si le malheur peut parfois nourrir l’écriture, le bonheur peut également devenir une matière littéraire. Tout dépend peut-être de ce que l’écrivain appelle « vivre » et de ce qu’il cherche dans l’écriture.
9. « J’ai plus de plaisir à écrire qu’à avoir écrit. » (p. 78)
L’activité la plus plaisante pour moi, écrivain, n’est pas de publier un livre, cela m’importe peu. Il faut savoir combien de manuscrits traînent encore dans mon tiroir ou les questions que je me pose avant de me décider à publier, mais plutôt de l’écrire.
Il y a un certain bonheur à se voir en train d’écrire devant sa feuille, sur l’écran de l’ordinateur ou sur une feuille de papier.
Je peux même pasticher en disant : « J’ai plus de plaisir à raturer qu’à garder une feuille comme je l’ai conçue. »
10. « Que peut-on vraiment écrire qui n’ait jamais été écrit ? » (p. 115)
La grande question. Le palimpseste. La littérature est une forme de palimpseste. Rien de ce qui est écrit n’a jamais été écrit, mais la différence se trouve dans la « manière » d’écrire.
L’on peut tous écrire sur la guerre à l’Est du Congo, mais chacun y va de sa manière, de son point de vue, de son expérience, de son capital culturel, de sa volonté, etc.
C’est pourquoi la question du plagiat en littérature continue de faire couler encres et salives. Tout ce qu’on écrit a déjà été écrit, mais la manière de l’écrire est la nôtre !
11. « Une page vide est une promesse, une recharge, un début de quelque chose. »
Je n’aime pas les pages vides. J’aime plutôt les pages raturées. Annotées. Corrigées. Je crois que c’est là le début de quelque chose, même si la page vide est un espoir au passé : quand on y pense, on se rend compte qu’il n’existe pas de page écrite sans page vide.
Je n’ai jamais souffert du syndrome de la page blanche. Quand je ne peux pas écrire, je vais vivre, vivre ! Et donc, pour moi, la page vide représente une seconde d’éternité avant les assauts de l’écriture.
12. « […] un lecteur est un sadique qui rit de la misère de l’autre. Un psychopathe qui s’ignore. » (p. 124)
Il y a deux types d’écrivains : ceux qui écrivent en pensant aux lecteurs et ceux qui n’y pensent pas du tout. Je navigue entre les deux. Cela dépend des récits que j’écris. Et les lecteurs sont toujours un mystère. On ne sait jamais qui le sera. Et ces lecteurs-là ne savent jamais comment ni pourquoi nous avons écrit et publié ce livre-là.
Autant ils peuvent être de cœur avec les personnages qui souffrent, autant ils peuvent être si méchants. Mais dans les deux cas, ils sont sadiques : ils adhèrent à la vision de l’auteur vis-à-vis du personnage.
Le lecteur est un psychopathe qui rit de la misère de l’autre : je plussoie. Je suis ce lecteur-là.
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